"Girl" d'Edna O'Brien, le cri d'une lycéenne enlevée par Boko Haram

Edna O'Brien, éd. Sabine Wespieser
Edna O'Brien, éd. Sabine Wespieser - © Murdo Macleod - Murdo Macleod

Voilà un roman qui m’a bien remuée. Edna O’Brien nous emmène au cœur d’un drame sans nom, celui des lycéennes de Chibok au Nigéria, celles-là mêmes qui ont été enlevées un soir d'avril 2014 par les islamistes radicaux de Boko Haram. L’enlèvement de ces 276 jeunes filles avait suscité une vague d’indignation internationale au Nigéria, en Afrique et par-delà cet immense continent. La First Lady de l’époque Michelle Obama était l’une de ces indignées. Vous vous souvenez peut-être de sa photo, une pancarte à la main où il était écrit " Bring back our girls ". Et c’est le parcours de l’une de ces girls qu’Edna O’Brien nous invite à suivre (le mot anglais a aussi été choisi pour le titre de l’édition française).

Cette girl, c’est Maryam. Elle dort paisiblement dans son école de Chibok quand des hommes en habits militaires viennent l’arracher à son sommeil et l’embarquent précipitamment. Ces combattants de Boko Haram n’en étaient pas à leur coup d’essai. Plusieurs enlèvements avaient eu lieu, y compris de jeunes garçons enrôlés de force. Maryam part donc vers l’horreur.

pour lire un extrait de "Girl"

Une vie, de multiples combats

Et moi, lectrice, je la suis dans la forêt et j’assiste, impuissante, à son esclavage, à sa souffrance, à ses viols, à son corps abîmé, à sa honte. Son enfance est fracassée. Maryam sera ensuite mariée de force et deviendra mère. Pour autant, sa maternité ne la place à l’abri d’aucune atrocité. Son corps est meurtri. Son âme semble perdue. Mais sa rage demeure et Maryam prend la fuite quand l’occasion se présente. Elle rejoint enfin son village, un bébé dans les bras. Et là commence un nouveau combat pour elle… parce qu’elle n’est pas accueillie à bras ouverts. Elle qui a été souillée, abîmée doit encore supporter ça.

Une infirmière est venue peu après avec Babby dans les bras, et j'ai senti un coup de froid en les voyant reculer. Aucune ne s'est précipitée pour l'admirer.

Cette partie du récit est simplement poignante. La promesse est tenue pour cette auteure irlandaise dont l’œuvre n’a cessé de s’intéresser aux femmes et aux injustices dont elles sont victimes. Edna O’Brien réussit à nous faire pénétrer dans les pensées de Maryam. Son récit est documenté et sensible tout à la fois. La fiction lui offre une liberté que la relation brute des faits ne lui permettrait pas.
 

Alors bien sûr, comme à chaque fois que la littérature s’empare de la réalité, je m’interroge sur la frontière entre les deux, sur le tri que mes souvenirs opèreront. Mais je dois bien admettre que cette fiction m’a permis d’entendre le long cri douloureux de Maryam.  Une seule petite réserve toutefois : quand Edna O’Brien, l’Irlandaise, convoque Charles Dickens dans son récit. Je n’arrive pas à croire que l’imaginaire de Maryam soit peuplé de personnages comme Oliver Twist.  Girl est sur la liste des romans retenus pour le Médicis & le Fémina étranger.

Girl, d'Edna O'Brien est édité chez Sabine Wespieser.
Il est aussi disponible en bibliothèque.