Edmonde Charles-Roux et Marseille, une histoire de culture et de pouvoir

L'ancien maire de Marseille Gaston Defferre et sa femme l'écrivain Edmonde Charles-Roux en 1983
L'ancien maire de Marseille Gaston Defferre et sa femme l'écrivain Edmonde Charles-Roux en 1983 - © AFP PHOTO/PHILIPPE WOJAZER

De sa jeunesse dans la Résistance à son décès, la vie de la journaliste et romancière Edmonde Charles-Roux restera liée à la ville de Marseille, dont elle avait épousé l'emblématique maire, Gaston Defferre, laissant sa marque notamment dans les affaires politiques et culturelles locales.

"Enfant, un jour, on m'a dit +vous êtes française?+, j'ai répondu: "Non, je suis marseillaise", confiait Edmonde Charles-Roux dans une interview télévisée peu après l'attribution de son prix Goncourt, en 1966.

La romancière, issue d'une famille de riches armateurs marseillais, a passé son enfance à l'étranger et a connu la célébrité dans le milieu littéraire et culturel parisien mais elle conservera toujours un pied dans la cité phocéenne.

"Marseille, pour elle, c'était capital, au sens propre du terme": elle y gardait un appartement, à deux pas du Vieux-Port, raconte un proche, le poète Julien Blaine, Christian Poitevin pour l'état civil.

Cet attachement se noue pendant la Résistance, qu'elle rejoint sous le couvert de sa fonction d'infirmière de la Croix-Rouge dans les hôpitaux marseillais. Elle participe au soulèvement de la ville, trois jours après le débarquement en Provence. L'ordre en a été donné par le patron de la Résistance marseillaise, Gaston Defferre.

Defferre et Charles-Roux tomberont, bien plus tard, amoureux et se marieront, près de trente ans plus tard. Aux yeux de beaucoup de Marseillais, Edmonde Charles-Roux devient dès lors, et restera, "la femme de" l'indéboulonnable maire.

"C'était une femme de pouvoir", se souvient Christian Poitevin.

"Fine politique, elle conseilla et influencera" Gaston Defferre, qui a présidé aux destinées de Marseille de 1953 à sa mort en 1986, souligne le député socialiste Patrick Mennucci.

A l'autre bout de l'échiquier politique, l'actuel sénateur-maire (Les Républicains) Jean-Claude Gaudin, un demi-siècle de conseil municipal derrière lui, salue "une femme de convictions et de courage".

L'influence politique de la romancière est toutefois à relativiser, selon lui: elle était "plus à gauche" que Defferre, qui a gouverné en coalition avec la droite, et n'était pas "très amie" avec les conseillers politiques de son époux, dit-il.

- 'Tout Paris à Marseille' -

Son rôle a culminé lors de la succession de Gaston Defferre, relève l'anthropologue Michel Peraldi : elle oeuvrera, grâce à ses relations médiatiques et politiques parisiennes, en faveur de l'élection à la mairie de Robert-Paul Vigouroux, pour "bloquer la carrière" de son concurrent, l'avocat Michel Pezet.

Le compagnonnage d'Edmonde Charle-Roux avec le Parti socialiste marseillais a perduré jusqu'à ces derniers mois, relève M. Mennucci: "Je ne sais pas si elle était toujours d'accord avec nous, mais elle gardait cette fidélité", raconte-t-il à l'AFP.

A Marseille, elle aura aussi marqué la vie culturelle, dans une ville qui fait parfois pâle figure sur ce plan.

"C'est elle qui a ouvert Marseille à la culture", précise Christian Poitevin. Nommé adjoint à la Culture de M. Vigouroux, il se souvient d'avoir dû à l'insistance d'Edmonde Charles-Roux "le doublement" de son budget.

"Elle (a sensibilisé) Gaston Defferre à cette thématique et c'est notamment grâce à elle que le théâtre la Criée a pu voir le jour", souligne M. Mennucci.

A son crédit également, selon M. Poitevin, la création des Ballets de Marseille de Roland Petit, qui verra travailler ensemble, outre la romancière, les peintres Keith Haring et David Hockney, ou le couturier Yves Saint Laurent. Cette mélomane saura par exemple convaincre un riche mécène, le patron des savons Le Chat, de financer l'Opéra de Marseille, se souvient-il.

"Elle a amené tout Paris à Marseille", résume Dominique Bluzet, directeur de théâtres.

Si la romancière "a toujours soutenu l'activité culturelle de cette ville, sa vie intellectuelle était davantage à Paris", tempère Jean-Claude Gaudin.

Ce qui plaisait tant à cette représentante de la "bourgeoisie éclairée", c'est "la richesse multiraciale, multiculturelle et multiethnique de Marseille" souligne M. Poitevin : "un mélange de folies venues de toute la Méditerranée", qui séduisait la femme de lettres.