Colombe Schneck revient sur ses "17 ans", et l'urgence d'évoquer l'avortement qui a changé sa vie

Colombe Schneck
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Colombe Schneck - © Francesca Mantovani

"Qu'est-ce que tu sais François Fillon, de mon corps de femme de 17 ans, enceinte. D'une fille enceinte, qui a envie de vivre, de faire des études, de voyager... Rien, alors tais-toi. Parce que l'avortement n'est jamais banal, et confortable, et que les acquis des femmes sont fragiles. J'étais en colère et il y avait nécessité d'écrire."

Rencontre avec Colombe Schneck

 

A travers ce livre, et le contexte actuel,  on réalise que nos acquis peuvent être remis en question et qu'il faudra toujours se battre ?

Il y a une guerre dans le monde, contre toutes les libertés pour lesquelles nos parents et grands-parents se sont battus. Elles sont aujourd'hui menacées de toute part. Liberté d'avorter, de manifester, de s'associer, de s'exprimer, moi je me bats avec mes mots, c'est mon seul outil, mais c'est comme ça que je combats.

 

Annie Ernaux que vous citez, évoque le silence, mais il y a aussi le poids de la solitude ?

On est seule, et parler c'est aussi un moyen de briser cette solitude et de trouver des alliés pour combattre et pour maintenir cette liberté.

 

Bien sûr en France avant 1975 c'est plus difficile, (en rappelant qu'en Belgique il a fallu attendre 1989), mais la loi ne change rien au problème psychologique, qui reste entier ?

Oui pour beaucoup d'hommes et de femmes que j'ai rencontrés, ça reste douloureux, et comme le dit Simone Veil, on avorte pas de gaieté de cœur. Chaque avortement a sa blessure. Pour moi cela a été sous la forme d'un absent qui s'est installé dans ma vie. L'enfant que j'ai choisi de ne pas avoir parce que j'avais 17 ans. N'empêche qu'il y a cet absent, et ce n'est ni banal ni confortable d'avorter, même sous le confort de la loi.

C'est un thème qui existe peu dans la littérature ?

Ce n'est pas un beau sujet de littérature, cela semble banal parce que courant, et pourtant comme le dit Annie Ernaux, c'est là qu'on réunit au plus près la vie et la mort. Elle a donné comme titre à son livre, l'événement, et c'est un événement d'une grande force, mais qui a cet aspect de réunir la vie et la mort, comme la guerre. Mais ce n'est pas un beau sujet de littérature, parce que c'est un accident, c'est difficile, c'est douloureux, il y a une honte, même s'il n'y a pas de regrets.

 

Avez-vous eu à 17 ans, un sentiment d'inégalité entre les sexes ?

Oui c'est comme cela que je l'analyse. Dans la naïveté de mes 17 ans, je pense être à égalité avec les garçons. Mon frère, les garçons de ma classe, je pense avoir le même corps, la même liberté, et bien sûr je me trompe. J'ai un corps de fille, plus fragile, je vais tomber enceinte, et pour moi faire l'amour n'est pas sans conséquences, alors que pour un garçon ça peut l'être. Ma vie va être bouleversée à jamais, et mes joies, mes projets, mes envies, mes ambitions, tout cela peut être oublié parce que je suis enceinte. Heureusement il y a la loi qui me permet d'avorter, et qui me protège, si non ça aurait été bien triste. Ensuite j'ai eu la chance de naître dans une famille avec beaucoup d'amour, de culture, de liberté, et quand j'ai dit que j'avais un petit ami et que je voulais prendre la pilule, mes parents m'ont donné le numéro de téléphone d'un ami gynécologue tunisien.

J'avais le droit de faire l'amour, d'avoir une liberté sexuelle, et il y a peu d'ados dans le monde, qui ont cette liberté. Et quand je suis tombée enceinte, personne ne m'a jugée, ni engueulée, mon père m'a juste prévenue de ce que j'allais porter plus tard.

Christine Pinchart

"Dix-sept ans", de Colombe Schneck chez Stock