Cases Blanches – La BD vue de l'intérieur

Vincent Marbier est un dessinateur à succès. Enfin, "a succès", c'est tout récent. Alors que ses albums précédents peinaient à atteindre les 3-4.000 exemplaires vendus, son dernier opus a fait un carton aussi spectaculaire qu'inespéré : "Les Sentiers des Ombres" s'est vendu à 120.000. Normal, dès lors, que son scénariste et son éditeur le tannent pour voir venir le tome 2, très attendu par les lecteurs et qui sortirait les éditions Rivages du pétrin financier où elles se trouvent. Seulement voilà, Vincent a réalisé cet album sans trop y croire, hors de son univers habituel et il est bien incapable de dessiner les planches qui lui sont réclamées. Mentant à tout le monde et à lui-même pour justifier un retard qui s'accumule, il ne sait comment se dépêtrer de ce succès qui l'encombre.

Le scénariste Sylvain Runberg (Millenium, Orbital) et le dessinateur Olivier Martin (Lloyd Singer) étaient à Bruxelles jeudi dernier, l'occasion d'une rencontre.

 

Cet album, pas spécialement tendre vis-à-vis du monde de la BD en général, qui sort à quelques jours du festival d'Angoulême, c'est un hasard ?

Sylvain Runberg : Oui, en fait l'idée de base, cet auteur qui s'engage sur un projet sans y croire parce qu'il doit payer ses factures, date d'il y a10 ans et s'est développé quand on a commencé l'écriture avec Olivier il y a 3 ans. Alors, il y a des choses qui ont un rapport avec l'actualité de la BD, notamment la précarité des auteurs, mais sinon, oui, c'est un hasard

Justement, vous parlez de la précarisation des auteurs, avec 3500 nouveautés/an, vous le voyez comment l'avenir de la profession pour les auteurs ?

SR : 3500 albums, ce n'est pas vraiment le problème, c'est la preuve de la grande vitalité de la création, le problème c'est que le nombre de titres augmente plus vite que le lectorat. Que le nombre de vente au titre baisse et les premiers à en subir les conséquences, c'est les auteurs. Qu'il est de plus en plus difficile d'en vivre et que c'est un métier à temps plein. Ça pose même le problème de l'existence de la branche : sans auteurs, plus d'albums, plus d'éditeurs…

D'un autre côté un album, c'est cher.

SR : Oui, c'est cher, moi, en tant que lecteur je ne suis pas attaché au format habituel avec couverture cartonnée. En tant que lecteur si je pouvais rentrer dans une librairie avec 20 euros et ressortir avec 3 titres, ça me ferait acheter plus d'albums.(…) Il faudrait peut-être réfléchir à une redéfinition du format, le roman dans les années 70 a été sauvé dès lors qu'est apparu le livre de poche. C'est peut-être une piste à suivre pour la BD, donner 2 vies aux livres avec une version "luxe" et une version souple moins chère.

Votre personnage a l'air au bord du gouffre, d'ailleurs on peut se poser la question en voyant le dessin de la couverture. Quelle est votre vue sur son problème : la gestion du succès ou devoir dessiner dans un univers graphique qui n'est pas le sien ?

SR : La base du récit, c'est comment on commence une œuvre et comment pour diverses raisons on finit par s'en désintéresser. Ici, c'est clairement un projet auquel Vincent ne croyait pas au départ mais qu'il a fait pour des raisons financières. Or il rencontre le succès et fait un blocage par rapport à ça, blocage d'autant plus fort qu'il évolue dans une profession où lui a du succès et qu'il voit ses confrères galérer. Il a honte de sa situation, de son succès…

Cette collaboration à tous deux, c'était une volonté commune ou en tant que scénariste vous avez fait un tour des dessinateurs potentiels ?

SR : J'avais ce récit en tête, on travaillait déjà sur le tome 2 de Face Cachée (ed. Futuropolis) et on a présenté le projet ensemble.

Olivier Martin : On parlait de choses et d'autres, de projets futurs et j'avais envie de quelque chose qui mette la nature en avant et une envie de faire quelque chose en rapport avec soi.

SR : D'autant que –ayant travaillé en librairie, dans le monde de l'édition avant de faire du scénario- je trouvais intéressant de placer un drame psychologique dans ce contexte-là, sur les coulisses du milieu.

Vous aviez déjà travaillé sur Face Cachée ensemble avec un univers graphique très dépouillé, japonisant, sobre. Pour vous, c'est "un album - un univers graphique " ?

OM : J'ai une approche différente selon les cas, le prochain album que je dessine est historique, il faut du détail. Ici, graphiquement parlant, ce genre de dessin correspond bien à ce genre de récit. Mais je m'intéresse à tous les styles graphiques. Ici je suis content du rendu de Cases Blanches, de l'alchimie entre le scénario, le dessin, l'ambiance. Il a son identité propre, sa vie.

Des projets ?

SR : Plein de projets : les 2 derniers Millénium, un tome d'Orbital, l'adaptation d'une romancière suédoise, plus Les Infiltrés avec Olivier Truc et Oliver Thomas au dessin et encore en 2016 avec Berthet.

OM : Un one shot en 2016 sur la mort de Marat dans le cadre d'une série sur les assassins célèbres.

SR : Ensuite une série polar outre-Atlantique, ensemble, avec Olivier.

Merci à tous les deux.

 

En bref : un excellent album qui allie profondeur psychologique et coulisses de la BD. Une toute belle surprise de ce début d'année.

 

Cases Blanches par Olivier Martin et Sylvain Runberg chez Grand Angle

 

Denis MARC

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Cases Blanches © Grand Angle - Martin & Runberg - 2015