Bernard-Henri Lévy : "Je suis un comique incompris"

Bernard-Henri Levy, c'est vous qui avez tenu à nous rencontrer. Pourquoi ?

Je voulais me connecter avec ce peuple belge que je connais si bien et dont j'admire sa bravoure et son sens de l'auto-dérision. L'auto-dérision... Un sujet, ô combien complexe. Comme l'a si bien dit Roland Barthes : " L'automobile est un équivalent assez exact des cathédrales gothiques ". Relisez Roland Barthes.

Euh... C'est quoi le rapport avec l'auto-dérision ?

Tout est dans tout et rien n'est dans rien. C'est pour cela que tout est rien et que rien n'est un tout. Et réciproquement, évidemment. Vous voyez que j'ai de l'humour (Il rit tout seul. Un garçon de café passe avec un morceau de tarte et renverse la crème sur le visage de Bernard-Henri Levy) Ah merde !

Décidément...

Nous allons y venir.

Venons-y.

Nous y sommes.

Je vous écoute.

Comme l'a si bien dit Erik Gustaf Geijer dans " Le paysan " : " Ce qui se fait de grand se fait dans le silence ". Relisez Erik Gustaf Geijer. Je me tais.

Vous allez donc faire quelque chose de grand.

Je suis en train de le faire.

Et que faites-vous ?

Je pense.

Donc, je suis.

Ne tombez pas dans la facilité. (une serveuse passe avec une bombe de crème chantilly et la renverse sur le visage de Bernard-Henri Levy) Ah merde !

Vous les attirez.

Je finirais parfois par penser que la gravité pâtissière est mon ennemie s'il n'y avait pas derrière tout cela une volonté de me nuire par des actes d'une barbarie et d'une violence inouïes.

Vous n'exagérez pas un peu ? Ce ne sont que des tartes à la crème, non ?

Comme je l'ai déjà dit avec verve et lumière chez Marc-Olivier Fogiel dans son émission " Le divan " : frapper un homme au visage est un acte fascisant. Le visage, c'est la part sainte d'un humain. Je n'aime pas ça, et c'est pour ça que je cogne.

Certes. Mais en même temps, si vous cognez sur le visage, vous commettez vous-même un acte fascisant, non ?

Ah non ! Moi, je ne fais que répondre à l'acte fascisant ! C'est celui qui me cogne qui commet l'acte fascisant. Moi, je le cogne en retour. Là est toute la différence.

Et quelle est la différence ?

Comme l'a si bien dit Henry James : " Il y a peu de différence entre un homme et un autre, mais c'est cette différence qui est tout ". Relisez Henry James.

Euh... Oui... Et donc, quelle est cette différence ?

Écoutez, je pense que vous passez un peu trop de temps sur cette question, et que vous commencez à avoir une attitude fascisante, voire para-fascisante. Ne m'obligez pas à vous cogner en retour...

D'accord. Mais donc, au final, vous cognez quand même.

(il se lève et hurle) TU VAS ARRÊTER AVEC TES QUESTIONS OU JE T’ÉCRASE LA GUEULE A COUP DE TALONS ! (il se rassied) Continuons.

L'entarteur Noël Godin vous reproche surtout de vous prendre trop au sérieux, de faire preuve ''d'arrogance nombrilesque''. Que lui répondez-vous ?

Dois-je vraiment répondre à cet individu ? (un client passe avec un café à la crème et la renverse sur le visage de Bernard-Henri Levy) Ah merde !

Vous pouvez lui répondre.

Soit. Il dit que je manque d'humour. C'est bien mal me connaître. Comme l'a si bien dit Frigyes Karinthy : " Je ne plaisante jamais avec l'humour ". Relisez Frigyes Karinthy.

Avouez que quand on pense à vous, on n'imagine pas de suite un homme drôle.

Vous pensez sincèrement que j'aurais passé autant d'années avec Arielle Dombasle si je n'avais pas un tant soit peu de second degré ? Et franchement, comment peut-on imaginer un seul instant que je puisse être dénué d'humour après avoir vu cinq minutes de mon film, " Le jour et la nuit " ?

Associer au casting, Karl Zero, Arielle Dombasle, Alain Delon et Lauren Bacall, c'est le sommet de la drôlerie ! Vous voulez que je vous le dise ? Alors, je vous le dis : je suis un comique incompris.

Et sur son reproche de nombrilisme ?

Mais quel faquin ! Il n'y a pas plus altruiste que moi. Je suis dans le don permanent de ma personne. " Une grande misère parmi les hommes, c’est qu’ils savent si bien ce qui leur est dû et qu’ils sentent si peu ce qu’ils doivent aux autres. " François de Sales. Relisez François de Sales.

Vous êtes donc dans le don de vous-même ?

Mais permanent ! Permanent ! Tenez : je suis en train de vous donner une interview. Et ce faisant, je donne mes pensées à vos lecteurs, qui pourront s'en enrichir. Y a-t-il plus grande générosité de ma part ? Je ne le pense pas.

Maintenant que vous le dites...

Tenez, je vous offre encore un autre exemple de ma générosité. Sans doute le plus fort. Quand Yann Moix a sorti son merveilleux film " Cinéman ", et qu'il s'est fait si injustement massacrer par la critique, savez-vous ce qu'il a fait ?

Il s'est rendu compte qu'il avait pondu une des plus grosses bouses de l'histoire du cinéma et il a fait profil bas ?

Ne commencez pas avec votre ironie fascisante. Non. Il m'a appelé en me demandant de lui écrire une critique élogieuse. Et savez-vous ce que j'ai fait ?

Vous avez refusé, car cela irait à l'encontre de toute dignité et déontologie.

N'employez pas des mots que vous ne maîtrisez pas. Non. Je lui ai écrit une critique dithyrambique, où je conviais Comte et Hegel, et où je disais notamment que Cinéman était " le spectacle le plus impressionnant qui nous soit donné de voir ces jours-ci ". N'est-ce pas la plus magnifique incarnation de ma générosité ?

Pour relire la critique de BHL sur le film "Cinéman"

On rappelle d'ailleurs que Yann Moix avait lui aussi écrit une critique élogieuse de votre film. Et il faut préciser que vous êtes tous les deux édités par la famille Enthoven, dont le père, Jean-Paul, avait coécrit " Le jour et la nuit " avant d'être conseiller artistique sur " Cinéman " dans lequel joue son fils, Julien.

Attention ! Je vous sens partir vers des sous-entendus fascisants. Si vous continuez à fasciser de la sorte, je serai contraint de mettre les points sur les i et les poings dans votre gueule.

Que faut-il penser de tout cela alors ?

Eh bien, c'est très simple. Car n'oubliez pas, comme l'a si bien dit Wladimir Wolf-Gozin, que " La simplicité est l'habit de la perfection ". Relisez Wladimir Wolf-Gozin.

Et donc ?

Eh bien, il faut en déduire que Yann Moix est, comme moi, un homme généreux et altruiste. Et qui partage le même sens éthique. Je viens d'apprendre qu'il serait chroniqueur à la rentrée chez Laurent Ruquier. Savoir que le réalisateur de " Cinéman " pourra chaque semaine critiquer les films de ses pairs me comble d'aise Tout cela est juste. Et légitime. Voilà : légitime.

Pour finir, comment définiriez-vous Noël Godin en un mot?

Il est ce que Moix ou moi ne seront jamais : un imposteur.



Christophe Bourdon
 

(Ndr : Il va sans dire que Christophe n'a jamais osé répondre à l'invitation de BHL, à cause de la couleur de sa chemise - fraise écrasée - qui aurait pu rappeler au philosophe médiatique, par association d'idées, le souvenir d'un produit laitier dont il a récemment fait les frais)