Antoine d'Agata, Quand l'image s'interrompt et qu'elle ne s'achève pas

Angkor
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Angkor - © © Antoine d’Agata

Durant la Semaine spéciale Paris Photo, Antoine d’Agata était invité le 15 novembre 2014 au Silencio dans le cadre d’une carte blanche. Entretien.

Sylvia Botella : Dans quel état d’esprit avez-vous travaillé sur la carte blanche au Silencio ?

Antoine d'Agata : J’ai travaillé sans a priori, ni contraintes, pas du tout en fonction du Silencio qui est un club ou même de la Semaine spéciale Paris Photo dans laquelle s’inscrit la carte blanche. J’ai choisi de projeter dans leur version nouvelle les deux films courts Atlas#1 (Boystown, 2006), Atlas#2 (Aka Ana, 2007) et le moyen-métrage Atlas (2013). Ainsi que le film court Archive (titre provisoire, 2014) que j’ai réalisé avec Tania Bohorquez spécialement pour la carte blanche. J’ai aussi choisi de projeter douze films courts de réalisateurs et réalisatrices, très divers et demander à l’auteur américain Peter Sotos d’intervenir.

 

À quel moment le cinéma vous a-t-il intéressé ?

Le cinéma ne m’intéresse pas tellement. Je n’ai aucune culture cinématographique. Je ne m’intéresse pas au langage cinématographique. J’use du cinéma comme photographe. Il me détourne du langage et de l’outil photographique. Je m’adapte à son langage. Je l’explore, le triture, le détourne sans aucune prétention, ni désir cinématographique. Je me l’approprie. Je profite de ma position tout à fait novice et innocente pour créer des objets qui ne sont pas, à mon sens, cinématographiques.

 

Alors pourquoi ce désir de passer à l’image cinéma ?

Je pense qu’une image animée ment moins qu’une image arrêtée. Lorsqu’on fait une image arrêtée, en un quart de seconde, il est très difficile de savoir ce qui s’y cache réellement. Lorsqu’on fait un plan de trente secondes, c’est plus compliqué, on se frotte à une réalité qui est plus tangible, problématique. Le cinéma me permet de revenir à une nécessité de réalité, de vérité plus grande qu’elle ne l’est dans le travail de photographie.

Il y a aussi le désir de donner la parole aux filles que je photographie. Mon travail est souvent réduit à sa partie la plus superficielle : le sexe. " Donner la parole " aux filles que je photographie et filme aussi, me permet de revenir à l’essentiel : ce qu’elles vivent, ce qu’elles sont. Et surtout à la nature de nos rapports qui ne se limitent pas à une parole intime ou sexuelle, mais qui touche davantage à l’amitié, la solidarité et la confiance. Tout ce qu’on ne voit pas forcément dans une photographie.

 

C’est presque un désir plus grand d’intimité.

Je ne fais pas ça pour me justifier ou me montrer, mais pour aller plus loin dans mes rapports avec elles. Les monologues que l’on entend en off dans une multitude de langues, je les ai souvent enregistrés sans les comprendre. Elles et moi, étions seuls, avec un micro et j’enregistrais pendant des heures leurs paroles, en les questionnant, m’efforçant parfois de me faire comprendre et les traduisant quelques mois plus tard à Paris.

 

Lorsque vous avez compris ce qu’elles vous disaient, est-ce que cela faisait écho à ce que vous avez ressenti là-bas ?

C’était souvent plus profond. Leur parole remettait en perspective. J’ai découvert d’autres facettes de leur personnalité, d’autres niveaux de leur histoire et aussi leurs lucidité et perception de leurs propres expériences. C’était bouleversant. C’est très beau ce qu’elles disent. J’ai ôté à leur parole tout ce qui était autobiographique. Je voulais une parole qui les réunisse, je ne voulais pas montrer la spécificité de chaque destin même s’il est finalement le même. Toutes ont été violées à l’âge de douze ans, toutes ont été maltraitées. Au-delà de la réalité de leur existence, je voulais surtout toucher à quelque chose de plus abstrait, de plus profond, de plus difficile à cerner dans leur parole, qui me semble essentiel et dont on a moins l’habitude. Leur parole est à la fois belle et douloureuse, très noire. Pourtant elle va au-delà de la perception que l’on a de ces femmes. Dans la presse, on les résume souvent à quelque chose de spectaculaire ou tragique, à travers les détails les plus sordides, presque caricaturaux.

Certes, la vérité est intense, voire insupportable mais je veux toucher à ce qui leur reste d’humain, à leur grandeur. Il y a une lucidité. Lorsque les spectateurs entendent leurs voix, la plupart pensent que ce qu’elles disent, est écrit. Il n’en est rien. Leur parole est simplement " concentrée ". J’y ai extrait des fragments : tout ce qui est autre. Elle peut sembler " invraisemblable ". C’est un concentré d’être. C’est un concentré de douleur, c’est un concentré d’intelligence, c’est un concentré de dignité. Leur parole n’est pas à proprement parler " réaliste ". Mais elle est " vraie ".

Un film et une installation/exposition créent deux temporalités différentes. Le film impose sa durée sous la forme d’une séance tandis que c’est celui qui regarde l’installation/exposition qui décide du temps passé. Laquelle préférez-vous ?

Les films que j’ai faits appartiennent plus à l’installation. Je ne suis pas cinéaste, je ne maîtrise pas le langage cinématographique. Je pense que ce sont des mauvais films du point de vue purement cinématographique. Mais on y voit les choses essentielles. Je vais chercher d’autres manières de les donner à voir afin de laisser davantage de liberté d’action aux spectateurs, pour avancer, se lancer, se lâcher ou reculer. Le temps de la séance ne s’y prête pas.

 

Le plus troublant dans tout votre travail, c’est la question du point de vue. Qui regarde ? Qui ou quoi ?

Mon travail consiste à détruire le regard formaté qu’ont toujours eu les photographes documentaires sur la réalité, le monde. C’est pour cette raison que je suis devenu mon propre personnage. Je photographie à la fois ma propre vie et la violence du monde qui m’entoure, que je subis et à laquelle je participe, d’une certaine manière ; afin de remettre en question la position du photographe et la critiquer de manière active. Cette volonté va à l’encontre de ce que l’on voit, en général, à l’intérieur des agences comme Magnum où la prise de vue documentaire est très précise, voire confortable.

Dans la mesure où je remets en question cette perspective, je suis obligé d’en jouer. Je donne mon appareil photo aux filles que je photographie. Le fait que l’appareil se déplace entre le photographe et ses sujets, qu’un rapport de force différent s’installe, que des jeux s’installent, je me retrouve à la fois, dans la prise de vue et dans le propre cadre photographique du sujet. Cela gomme les détails qui nous permettraient de nous repérer.

On est dans quelque chose d’assez gênant, inconfortable ou mystérieux, on ne sait plus qui fait la photo. On ne sait plus qui regarde, qui est regardé. C’est ce qui m’intéresse. La photographie ne peut exister que s’il y a un engagement total et absolu du photographe. " Être photographe " n’est pas un métier, ni une position privilégiée. Cela demande au photographe de prendre position dans sa propre existence, par à rapport à ses propres sujets et dans les situations qu’il photographie. Cela renvoie à la nature même du langage photographique qui, jusqu’à présent, a toujours été vu comme un langage du regard, une manière de regarder, presque sportive, compétitive. Qui regarde le mieux ? Qui est le plus fort ? Qui a le regard le plus sophistiqué, le plus esthétique, le plus profond, le plus poétique sur le monde ? Ce qui ne m’intéresse pas du tout.

La photographie est, pour moi, le seul langage artistique qui exige et permet au photographe d’être et d’agir dans le monde, en même temps qu’il photographie. La photographie est un langage instantané. Pour moi, cette partie d’action, d’engagement, de responsabilité - depuis ses propres actes-, fait partie intégrante de la photographie, au même titre que l’aspect visuel. La photographie est moins un art du regard qu’un art de la position, un art de l’action, du geste. La position du photographe, sa relation au sujet et la manière dont il bouge sont aussi importantes que la manière dont il regarde le monde. D’où la nécessité de détruire la perspective facile du témoin.

 

Dans votre travail, les images sont à la fois crues et magnifiées. Elles tendent à quelque chose d’absolu, d’irrésolu par leur puissance émotionnelle. Il y a une tension extrême. Comme si elles continuaient à s’écrire après la prise. Que voulez-vous laisser dans le hors champ ?

Si les images semblent aussi vraies, intenses et réelles, contrairement à ce que l’on voit souvent dans le monde de l’art, c’est parce que tout le travail est fait d’expérience pure. Tout le monde est complètement engagé. On est dans une réalité très différente, de celle qui est plus acceptable, montée, plus formatée ou anodine. La photographie est souvent imprégnée de sociologie, de journalisme et d’humanisme, auxquels nous sommes habitué mais qui ne sont pas forcément les aspects les plus intéressants. Mon travail repose sur l’émotion pure, l’intensité et l’excès : l’excès d’émotion, l’excès des sensations de réalité. Cet excès laisse des traces. On a l’impression que les images sont non finies.

Si les images sont aussi compliquées, aussi différentes, aussi vraies c’est parce qu’elles sont puisées dans une intensité qui est ce qu’elle est. Une certaine beauté s’en dégage. Pour qu’elles existent, y compris entre elles, j’ai besoin d’une certaine cohérence du langage. J’aurais pu choisir la banalité, la brutalité ou la laideur du moment, mais j’y ai préféré ce qu’on pourrait appeler la " poésie " ou la " beauté " qui, elle seule, peut rendre justice et révéler la profondeur, la dimension philosophique et la qualité existentielle des instants vécus. Afin qu’ils ne soient pas réduits à ce qu’il y a de plus basique. Je n’ai pas envie que l’on dise : " c’est du cul, c’est du porno. " Pour sortir les images de la dimension caricaturale dans laquelle on serait tenté de les enfermer, je m’applique à explorer d’autres niveaux de réalité et d’autres manières de donner à voir. Ce qui est, bien sûr, " impensable ", " impossible ", " insensé ".

Vous photographiez des environnements qui ne font pas de place aux femmes, pourtant on ne voit qu’elles ? Photographier devient-il un acte réconciliateur ? Est-ce là que s’inscrit votre geste politique ?

Non, je ne vois pas mon geste comme un acte réconciliateur. Il y a beaucoup de rage et de colère dans ce que je fais. Je suis en guerre permanente contre la réalité du monde et des destins que je croise, que je tente de décrire. Je tends à les faire exister. La caractéristique principale de cette violence, c’est qu’elle est cachée. Elle est inaudible, elle est invisible, enfouie. On détourne le regard. Pour moi, il est important de la faire exister, la rendre tangible. J’essaie de rendre " hommage " à la grandeur de ces femmes, de leur rendre justice…les rendre à elles-mêmes. Je vais chercher les lieux où elles sont les plus rabaissées, les plus écrasées ; des lieux où leur destin est le plus pathétique. Je pourrais rencontrer des femmes poètes… Mais, pour moi, il est important d’aller chercher de la beauté, là où il n’y a pas de beauté. Si, aujourd’hui, je continue de photographier ces femmes ou hommes d’ailleurs, ces prostitués, ces junkies, ces " criminels " au sens large, c’est parce que la beauté est d’autant plus magnifique, d’autant plus grandiose, d’autant plus sublime qu’elle sort de la boue.

 

Êtes-vous obsédé par des images ? Y-a-t-il des images que vous avez toujours en tête ?

Ça fait des années que j’ai les mêmes images en tête. Je n’ai pas une pensée ou une vision qui se démultiplie ou se complexifie. Ma pensée ou mon regard, s’approfondit, s’ancre dans la réalité, s’ancre dans l’expérience, s’ancre dans la douleur, dans la réalité des destins que j’ai croisés, dans la misère et la violence du monde. Elle est toujours la même. Le constat est toujours le même. Si on prend les textes que j’écrivais, il y a quinze ans et ceux que j’écris, aujourd’hui, ils ont peut-être évolué dans la forme, mais ils disent la même chose. Les premières images que j’ai faites il y a vingt ans sont exactement les mêmes que celles d’aujourd’hui. J’explore d’autres manières de dire la même horreur du monde. Je ne suis pas dans la logique de l’artiste qui doit produire une série tous les six mois.

 

Vous ne vous considérez pas comme un artiste.

Je ne suis ni un artiste ni un photographe. Je suis " moi ". Je vis ma vie. L’essentiel, c’est de la vivre de la façon la plus digne, la plus sensée. J’essaie de vivre, survivre, de la manière la plus intense possible, la plus " raisonnablement " possible. Même si la raison est complètement chaotique. Je ne suis pas dans une logique de production et de renouvellement, ni dans celle de fournir à l’industrie culturelle une matière spectaculaire ou divertissante. Je fais ce que je peux pour vivre de la façon la plus digne, et partager mon temps et mon existence avec des personnes qui me donnent le plus, même si le don se fait dans la douleur.

 

Lors d’un entretien, vous disiez que l’usage des drogues, votre vie nocturne vous condamnait à travailler sur l’épuisement. Que l’agonie était la plus belle des matières de travail.

C’est une manière très froide et provocatrice de l’expliquer. Oui, c’est dans l’agonie ; oui, c’est dans la souffrance ; oui, c’est dans les intensités les plus obscures que je trouve matière à sentir, à ressentir, à exister et à aimer. Dans la lumière du jour, les rapports sont formatés, les rapports sont froids, ils sont codés. La nuit, il y a la nudité des émotions, des sentiments et des rapports, qui permet de rentrer en contact, de toucher aux blessures les plus secrètes et aux intensités les plus choquantes, les plus brutales. La nuit est un territoire privilégié. La souffrance l’est aussi. Pourtant je ne m’y suis pas habitué. Je ne me suis pas résolu à elle. La couverture du livre Anticorps est l’image d’une femme qui est en train de mourir du sida - elle est morte quelques semaines après avoir pris la photo. La photo est prise durant le rapport sexuel, lors de la jouissance. Même à ce moment-là où elle sait qu’elle est malade, qu’elle ne peut plus travailler parce que les clients ne veulent plus d’elle, son regard n’est pas clinique, elle est très belle, forte alors que c’est un moment de grande fragilité. Ma seule option est d’aller chercher l’intensité où elle est.

Quel est son nom ?

Je ne donne jamais le vrai nom des filles. Il y a deux photos d’elle à l’intérieur du livre où son apparence est plus effrayante. Mes images ne tentent pas d’expliquer ou illustrer. Je vois de plus en plus la photographie non pas comme quelque chose d’" achevé " mais comme une tentative. Tout est dans la tentative. Il y a des prémices dans Anticorps. Aujourd’hui, je ne travaille plus que sur des séquences d’images. Chaque pièce est faite de centaines, de milliers images (NDLR Fractal). Ce que je m’évertue à montrer, ce n’est pas la vérité, c’est la tentative d’y accéder. C’est la même chose avec une personne. Si on me demande de dire qui elle est, je ne le sais pas. J’essaie seulement d’y accéder. La photographie est de plus en plus un processus.

 

Vous définiriez-vous comme un optimiste ou un pessimiste ?

Je pense que je ne suis ni l’un ni l’autre. Je ne m’habitue pas à ces réalités. Je suis toujours perplexe. La réalité est toujours pire que celle que j’ai connue, pire que celle que j’ai imaginée, pire que celle à laquelle j’ai pensé. Le noir m’emmène toujours un cran plus loin ; un pas trop loin. Dans le même temps, j’ai acquis une certaine force, une certaine sérénité. Dans le sens où j’accepte, je fais pour le mieux, même si cela ne résout rien et que c’est de l’ordre de l’instant, de la parole. Seulement toucher à ces petits bouts d’humanité, à ces petits bouts de vérité sans prétendre tout comprendre. Je crois que j’y ai renoncé, il y a longtemps. Est-ce de la sagesse ? Je ne le crois pas. J’ai renoncé à comprendre, à expliquer, à changer le monde. C’est en partie un constat d’échec. Ma fille me disait tout à l’heure un peu ironiquement que j’appartenais à une génération qui croyait changer le monde. Aujourd’hui, je n’en suis plus là. J’ai renoncé à changer le monde, pour le meilleur et le pire. Paradoxalement, c’est une attitude plus ouverte à la réalité des choses et plus juste.

 

Vous êtes dans l’acceptation.

Oui, beaucoup plus qu’avant, avec une certaine tranquillité. De la même manière, je ne me préoccupe plus de savoir comment mon travail est perçu. Je suis seul face à mes images ; seul, face aux personnes que je photographie. L’essentiel est là. Je ne me préoccupe plus de savoir si cela fonctionne, si cela fait sens. Il y a une sérénité. C’est le terme le plus juste par à rapport à la réalité de mes propres expériences.

 

Entretien : Sylvia Botella

L'actualité d'Antoine d'Agata

Publication : Fractal, 250 x 340 mm - 176 p. - édition de 200 exemplaires, publié à Armor Editions, 350 € www.amoreditions.com ; Angkor,135 x 180 mm -152 p. - Édition de 400 exemplaires dont 73 numérotés et signés, coédition Temple/JB Éditions. Prix de l'édition courante : 24 € ; Avec un tirage unique de chacune des images de la série, 10x15 cm, signé : 400 €.

 

Expositions à la Galerie Temple à Paris : Fractal du 13 novembre au 20 décembre 2014 et Angkor du 29 novembre au 20 décembre 2014. http://templeparis.com

 

Sortie du Film Atlas, le 12 novembre 2014.