"Vie Posthume d'Edward Markham": dans la quatrième dimension

"Vie Posthume d'Edward Markham": dans la quatrième dimension
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"Vie Posthume d'Edward Markham": dans la quatrième dimension - © Anna Boulanger/ Le Tripode

" Nous sommes transportés dans une autre dimension, une dimension faite non seulement de paysages et de sons, mais aussi d’esprits. Un voyage dans une contrée sans fin dont les frontières sont notre imagination. Un voyage au bout de ténèbres où il n’y a qu’une destination : la quatrième dimension. "

C’est ainsi que les épisodes de la série culte "La Quatrième dimension" - alias "The Twilight Zone" - avaient l’habitude de débuter : un générique sur lequel glissent des objets fantastiques et ésotériques, accompagné de ces quelques phrases mystérieuses et prometteuses. Les mots prononcés par le créateur de la série, Rod Serling, ont changé au cours des saisons, mais leur proposition reste invariablement la même : entrez dans un monde étrange, où notre réalité n’est plus que l’ombre d’elle-même.

L’invitation formulée par Pierre Cendors avec son dernier roman n’est pas très éloignée de cette injonction. Auteur intertextuel par excellence, il est un adepte des superpositions littéraires et cinématographiques, comme "Archives du Vent", dans lequel il imaginait la vie d’un réalisateur de génie reclus. "Vie Posthume d'Edward Markham", son septième ouvrage, poursuit ce travail. Il y est question d’un script, celui de l’ultime épisode de "Twilight Zone", mettant en scène Usher, un scientifique à la dérive. Le scénariste de l’épisode, Todd Traumer, figure aussi dans les pages du roman, presque personnage principal, mais pas complètement. Le récit nous fait également part de la vie de l’acteur principal de l’épisode, ce fameux Edward Markham. Les existences de Todd, Usher et Edward se font mutuellement écho, s’entrechoquent, se complètent, dans un flou progressif entre fiction et réalité. 

Évidemment, tout est faux.


 

Edward Markham n’a jamais mis les pieds en ce bas monde, pas plus que le scénariste Todd Traumer. L’épisode lui-même n’existe que dans l’imagination de Pierre Cendors. À vrai dire, il ne ressemble même pas aux récits habituels de la série de Rod Steling. Aucun twist final, aucune révélation confondante, si ce n’est celle de la nature fictionnelle de l’ensemble. Mais ça, on s’en doutait un peu.

C’est un roman qui s’investit tout entier du domaine de l'imaginaire, du possible avorté, où résident des œuvres inachevées qui n’ont jamais vu le jour : le Napoléon de Kubrick, le "Heart of Darkness" de Orson Welles. Qu’auraient pu être ces œuvres ? Pourquoi nous fascinent-elles tant ? Et ne sont-elles pas plus puissantes dans leur état, lorsque tout est possible et que tout est encore à faire.

Inachevé, c’est l’impression que laisse fréquemment ce livre qui déjoue les attentes. "La Quatrième dimension" semble n’être qu’un prétexte aux élucubrations de l’auteur, qui laisse libre cours à ses obsessions, à ses idées sur la mort, la culture, l’espace. L’entreprise est parfois frustrante, mais c’est là aussi que réside sa beauté. Tout est prétexte à la rêverie, à l’échappatoire, à la méditation. Tout y est possible. Une série veille de plus de soixante ans peut renaître, des figures du passé peuvent revenir à la vie, d’autres peuvent être créées de toute pièce, puis mourir. Les mythes s’inventent et se déconstruisent. La seule limite est l’imagination, et avec une plume délicate et évocatrice, Pierre Cendors nous invite à contempler ses frontières.

 

 

Pierre Cendors, Vie posthume d’Edward Markham, éditions Le Tripode, 2018, avec des dessins d’Anna Boulanger, 100 p., 15 €

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