"Scherbius (et moi)", une délicieuse imposture littéraire

“Scherbius (et moi)”, une délicieuse imposture littéraire
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“Scherbius (et moi)”, une délicieuse imposture littéraire - © Gallimard

Y a-t-il quelque chose de plus ridicule que de se laisser émouvoir par des personnages inventés ? De se laisser emporter dans des mondes purement fictifs, créés par des auteurs qui, depuis leur bureau, s’amusent à écrire des sornettes ? Lire de la fiction, on ne le répétera jamais, c’est se laisser duper.



Mais quelle magnifique imposture.



Celle que nous propose Antoine Bello dans son dernier roman, "Scherbius (et moi)", est particulièrement savoureuse. Porté sur les tromperies en tout genre, l’auteur de "L’homme qui s’envola" et "Les Falsificateurs" pousse la duperie jusqu’à attribuer la parenté de son roman à un personnage de sa création : Maxime Le Verrier, psychiatre de formation, et "auteur" des 6  volumes qui composent son roman.

Maxime, le narrateur donc, nous y relate sa relation avec le tout premier patient qui pousse la porte de son cabinet.  Son nom ? Alexandre Scherbius. Ou du moins c’est ce qu’il prétend, car Scherbius est un imposteur de haute compétition. Assigné au cabinet de Le Verrier après une tentative rocambolesque de remplacer l’Elysée dans l’accueil du président congolais, cet homme âgé de tout juste 30 ans se révèle rapidement être un personnage hors-norme. Héros tout droit sorti d’un roman (et pour cause!), il démontre des facultés de mémoire ahurissantes, et un talent plus grand encore dans l’art de se faire passer pour un autre. Professeur, gardien de prison, moine, moniteur de natation : ce Frank Abagnale français endosse les rôles avec une aisance qui tient du surnaturel, et fascine son psychiatre autant que le lecteur avec ses aventures jubilatoires. On se délecte de l’écriture de Bello, simple mais judicieuse dans le choix de ses mots.

Le vrai du faux

Et puis, après quelques dizaines de pages, le romancier tire le tapis qui se trouvait sous nos pieds. Une première fois d’abord, puis une deuxième. Au troisième coup, on est pris de vertige à force de retournements. Espiègle, l’auteur prend en effet un malin plaisir à jouer avec les limites de la fiction pour mieux nous manipuler, et ne cesse de surprendre, nous emportant dans une aventure de près de 40 ans qui joue constamment entre le vrai et le faux.

Car c’est d’impostures en tout genre dont il est question ici. Celle d’un homme qui échappe aux définitions, personnage odieux, grandiose, manipulateur et impossible. Celle d’un psychiatre imbu de lui-même, qui incarne les meilleurs mais surtout les pires travers de sa profession. Et celle d’une relation faite de faux-semblant, partagée entre amitié et rivalité, domination et soumission.

Mais c’est surtout une imposture littérature que Antoine Bello nous propose, lui qui s’amuse à puiser dans une flopée de romans pour nourrir le sien : "Le comte de Monte-Christo", "Arsène Lupin", les romans de Dostoïeveski, mais aussi quelques ouvrages consacrés à de “vrais” imposteurs, comme "Les mille et une vies de Billy Milligan"  de
Daniel Keyes et "Le roi des imposteurs" de Michael Crichton. La fiction est partout dans “Scherbius (et moi)”, et son auteur ne s’en cache pas, faisant souvent fi du plausible et du vraisemblable. Chez lui, la littérature est quelque chose de ludique, de presque inconséquent, un plaisir qui n’exclut ni les réflexions intellectuels, ni les entourloupes, ni le grotesque. C’est un terrain de jeu où tout devient possible, et où tous les mondes peuvent être abordés : celui la psychiatrie comme celui du monde des affaires, celui du football comme celui de l’industrie hollywoodienne. Ses 448 pages refermées, une conclusion s’impose : qu’importe que tout soit faux, pourvu qu’on ait l’ivresse de la littérature.


"Scherbius (et moi)” de Antoine Bello, Gallimard, Collection Blanche, publié le 3 mai 2018.