"Neuf contes" de Margaret Atwood : s'engouffrer dans l'imaginaire

La plupart des récits qui composent le dernier ouvrage de Margaret Atwood ("The Handmaid's Tale") ne correspondent pas à l’image populaire du conte. Nombre d’entre eux se déroulent au temps présent, le fantastique n’y occupe pas une place prédominante, et lutins, princesse et fées sont aux abonnés absents. Mais le terme n’est pas choisi au hasard. Comme nous souligne l’auteure dans les remerciements qui concluent l’ouvrage, une "histoire" peut être plausible, voire vraie, tandis qu’un "conte" a immédiatement trait avec l’imaginaire et l’improbable. Cette distinction est essentielle à "Neuf Contes", puisqu’il est question à chacune de ses pages de fictions, et du pouvoir qu’elles ont sur nos vies.

Les contes qu’elles nous proposent ont généralement un point de départ plutôt réaliste : une banlieue tranquille, une croisière, une maison de retraite, etc.  Mais fidèles aux récits qui les ont inspirés, ils glissent inexorablement vers le terrain de l’horreur, du fantastique ou du folklore
; souvent par le biais de mises en abyme, puisque plusieurs des personnages sont eux-mêmes écrivains. La première à nous être présentée est l’auteure d’une saga fantasy populaire s’engouffrant de plus en plus dans les fictions qui se tissent dans sa tête (le fantôme de son défunt mari) et dans son œuvre (le monde virtuel qu’elle a créé).

Cette porosité entre imaginaire et réel parcourt la majorité des récits d’Atwood, tel que "La Main qui tue", qui suit un auteur d’horreur dont la vengeance à la fois littéraire et littérale contre ses anciens colocataires emprunte des virages fascinants. La fiction prend le pas sur tout, le passé (souvent déformé) comme le présent (réinterprété et fantasmé). Mais l’imaginaire n’est-il pas juste une autre version de la réalité ?  Ce monstre dans la forêt n’est-il pas en fait une adolescente victime d’une malformation
? Les questions résonnent dans nos têtes.

Au crépuscule de la vie

Autre fil rouge du recueil : le troisième âge. Du haut de ses 74 ans (78, maintenant que le livre est traduit en français), Atwood aborde la vieillesse de manière frontale. Rhumatismes et soucis de vue font évidemment partie du quotidien de ses personnages, mais leurs problèmes sont souvent plus enfouis — des rancunes, des remords et des regrets qui leur dévorent l’âme. Remuant encore et toujours des blessures vieilles de plusieurs décennies, ils sont loin de la sagesse souvent attribuée à leur âge, devenant souvent vindicatifs, voire même meurtriers. C’est le cas de la protagoniste sexagénaire de "Matelas de pierre" (une des plus cinglantes nouvelles du recueil), qui au cours d’un voyage en Arctique projette d’assassiner l’homme qui l’a violé quand elle avait 14 ans.

Atwood est cruelle dans son portrait de l’humanité au crépuscule de la vie, et ni hommes ni femmes n’en sortent particulièrement glorifiés. Mais aussi implacables soient ces contes, ils ne sont pas pour autant désolants. L’auteure canadienne a toujours une plume perçante, un délicieux sens de l'humour noir et une capacité à croquer les travers de tout un chacun, qui donnent à la lecture du livre un ton réjouissant et ludique plutôt que déprimant.

Son sens de l’autodérision est lui aussi vivace, comme le dernier conte le souligne. Il y est question d’une vieille dame en prise avec des hallucinations, qui voit sa maison de retraite assiégée par un mouvement anti-troisième âge. Est-elle en train de fantasmer cette persécution, ou est-ce une terrifiante dérive sociétale ? Est-ce un autoportrait en creux de l’auteure face à la nouvelle génération qui lui succède
? À l’instar des autres contes de ce recueil, les questions restent ouvertes, dans un entre-deux où l’imaginaire et le réel se confondent de manière vertigineuse. Il est facile d’y perdre pied, mais quelque part, n’est-ce pas là l’intérêt de toute fiction? 

 

Neuf contes (Stone Mattress) de Margaret Atwood, trad. Patrick Dusoulier, Editions Robert Laffont, paru le 12 avril 2018.