"Larmes blanches" : le fantôme du blues

"Larmes blanches" : le fantôme du blues
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Un air de blues. Une histoire de privilèges. Une vengeance improbable.

Dans "Larmes blanches", son dernier roman imprégné jusqu’à la moelle par le blues, Hari Kunzru s’attaque avec succès à un vaste champ politique – l’appropriation culturelle -  et signe une œuvre inattendue et aux pistes multiples, qui prend un malin plaisir à prendre son lecteur à revers.

Il y est d’abord question d’une passion, celle de deux jeunes hommes qui ne se ressemblent pas, mais se retrouvent sur le terrain musical. L’un s’appelle Seth, et est un solitaire doublé d’un introverti, qui participe le plus souvent aux conversations en les enregistrant. L’autre a pour prénom Carter, et est le rejeton d’une famille puissante, et affreusement riche. L’argent et la popularité facile, il se lie d’amitié à Seth, avec qui il peut partager sa passion de la musique "authentique". À ses yeux, les seules mélodies qui valent la peine d’être écoutées appartiennent à un passé lointain, quand les enregistrements sonores étaient encore à leurs balbutiements, et les seuls interprètes qui méritent d’être connus sont noirs car "leur douleur est plus vraie, plus authentique que celle des blancs".

Lorsque Seth enregistre dans la rue "Graveyard Blues", une chanson interprétée par un inconnu, lui et son compère deviennent obsédés pour cette voix extraordinaire et hantée, qui semble appartenir à ce passé lointain du blues qu’ils affectionnent tant. Producteurs de musique spécialisés dans le sampling et collectionneurs de vinyles rares, ils finissent par mettre en ligne cette chanson, la faisant passer pour un original des années 20. Ils poussent même le vice jusqu’à donner un nom à l’interprète : Charlie Shaw. Le stratagème marche, dans un premier temps.

Appropriation culturelle

De ce geste, aux conséquences funestes, se dessine le sujet majeur du roman. Car, c’est important de le noter, Seth et Carter sont tous les deux blancs, et les répercussions qu’auront leur acte ont tout à voir avec le vol de la musique noire par la majorité ethnique à laquelle ils appartiennent. Doté d’une féroce conscience politique, le roman explore sans relâche le passé (et le présent) raciste des Etats-Unis, épinglant – entre autres – le comportement possessif de collectionneurs qui s’approprient souvent une culture qui n’est pas la leur.

Un brin sadique, Hari Kunzru s’amuse à faire glisser ses personnages dans un tourbillon cauchemardesque, et à désorienter son lecteur par la même occasion. Le passé et le présent se répondent et se mélangent, bousculant dans un même mouvement le vrai du faux. De passages angoissants en séquences hallucinées, on s’égare facilement dans les méandres mentaux des personnages. Trop parfois. À force de confusion, le récit en devient parfois frustrant – seul bémol d’un livre d’une remarquable ambition.

Exercice romanesque décontenançant et vertigineux, "Larmes Blanches" est un voyage littéraire exaltant, qui nous entraîne des vibrations émouvantes du blues américain jusqu’à un passé tâché de sang et d’horreur. Remarquable.

 

Larmes blanches de Hari Kunzru (White Tears, traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas), éd. JC Lattès, 374 p