L'interview de Thomas Gunzig, à propos de "Mon Ange"

Thomas Gunzig
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Thomas Gunzig - © RTBF

"Mon Ange", c’est le titre du film mais c’est aussi le prénom du personnage principal héros : un petit garçon invisible. Personne ne sait qu’il existe, sauf sa maman et une petite voisine dont il tombe amoureux, Madeleine. Mais Madeleine est aveugle et ne sait donc pas que "Mon Ange" est invisible… Voici une très belle idée de scénario poético-fantastique née sous la plume de l’écrivain belge Thomas Gunzig et mise en image par Harry Cleven. 

Interview

Thomas Gunzig, il se fait que je vous connais un peu, je sais que vous êtes un passionné de littérature fantastique, je suppose que ça a dû être un plaisir de se plonger dans cette histoire d’homme invisible.

Thomas Gunzig : Oui, je pense que mon goût pour la littérature et pour le fantastique en général fait que quand je réfléchis à une histoire, très naturellement mon imaginaire va rapidement trouver des arguments de l’ordre du fantastique. Oui ça a été un plaisir.

Vous avez j’imagine lu H.G. Wells ?

Oui.

Et Frankenstein ? il y a des connexions tout en étant une histoire différente.  Alors comment est-ce qu’on peut s’emparer d’un mythe aussi connu d’une certaine manière, depuis Wells, de l’invisibilité, et en faire quelque chose de nouveau ?

Il faut d’abord se dire qu’on a envie de faire quelque chose de différent, faire une nouvelle soupe dans une vieille casserole, et puis au moment où on travaille il faut essayer d’oublier tout ce qu’on a lu et de rester fidèle à l’idée de base. Mon idée de base, c’était une femme en prison qui accouche d’un bébé invisible.  Qu’est-ce qu’on peut faire avec cette idée-là ?   Il faut rester fidèle à son idée et dans l’écriture, il s’agit de de faire en sorte de voir en permanence une petite lueur allumée dans le regard du réalisateur parce que c’est quand même lui qui va le tourner.

Justement, quels ont été les rôles de chacun ?  C’est vous qui avez eu l’idée de base du scénario et vous le réalisateur s’est greffé dessus ?  Qui a écrit quoi ?

L’idée est venue un jour où je discutais avec Harry, on voulait écrire un nouveau film, on avait écrit un premier film il y a quelques années, on espère toujours pour lui qu’il se réalisera un jour, mais donc on en a écrit un second, on avait envie d’écrire un second film. J’ai eu cette idée en déjeunant, j’ai dit : " Une femme va accoucher d’un bébé invisible " et ça a tout de suite excité Harry. J’ai fait un premier synopsis, et puis Harry est venu dans l’écriture parce qu’il a un grand plaisir, un grand désir de filmer des choses particulières, intimes, liées aux sentiments, aux sensations, à la sensualité… Il est généralement assez réticent à l’idée de filmer des choses très réalistes comme une voiture qui passe devant une maison dans une rue où il pleut, ça l’excite moyen. Donc il a fallu que je m’adapte un petit peu à cette évanescence-là, cette poésie-là, et un moment je pense que pour que le film soit au plus près de ce qu’Harry voulait, je lui ai complètement laissé le soin de terminer, de revoir un peu le scénario comme lui le voulait.

On a parlé de l’aspect littéraire de l’invisibilité, il y a aussi l’aspect cinématographique. Il y a eu un premier film en 1933, "L’homme invisible" de James Whale, où il est recouvert de bandages, il y a eu les expériences de Carpenter et puis plus récemment celle de Verhoeven, vous vous inscrivez quand même dans une autre filière, plus poétique, je dirais, que réaliste dans le traitement de l’invisibilité.

Tout à fait.  Ici on est clairement dans une dimension du fantastique qui n’est pas si fréquente au cinéma, qui est une dimension très poétique, voire expérimentale. C’est-à-dire qu’on n’essaie pas de répondre à toutes les questions de narration ou de vraisemblance, on essaie plutôt de donner une expérience un peu sensuelle, sensorielle aux spectateurs.  Je pense que ça peut être à la fois très intéressant pour un spectateur comme ça peut être très déroutant, ça peut à mon avis déranger des gens qui attendent quelque chose de carré, où on va dire : " Ça ce n’est pas possible, il ne peut pas faire… ". Donc effectivement je pense qu’on a traité l’invisibilité d’une manière assez originale, c’est-à-dire sous l’angle des potentialités poétiques de l’invisibilité. 

Ce qui est redoutable aussi dans votre idée c’est que cet homme invisible on ne le voit tellement jamais qu’en fait il n’est même pas là durant le tournage.  Il n’existe pas.

Oui c’était la difficulté pour la comédienne, c’est-à-dire de jouer en permanence face à l’absence.  On voit bien dans les films de Walt Disney, le dernier " Livre de la Jungle ", quand on voit le making of, le petit garçon, on installe quand même une espèce de truc en peluche devant lui pour qu’il puisse avoir un interlocuteur. Ici Fleur n’avait même pas ça, parce qu’il aurait fallu l’enlever de manière numérique et on n’avait pas les moyens. Donc la pauvre, elle a joué tout en s’imaginant un personnage en face d’elle, qui n’était pas là.  Mais c’est pas mal de donner ce genre de défi à des comédiens. 

Un défi pour les scénaristes et le réalisateur parce que techniquement c’est compliqué et ce qui est vraiment intéressant c’est qu’on sait que Jaco Van Dormael a produit le film, il a investi un peu d’argent là-dedans. Vous avez collaboré avec lui sur son dernier film, on le sait en tant que scénariste, et on retrouve une sorte d’atmosphère très "Van Dormaelienne" dans l’histoire et dans le tournage.  C’est volontaire ou c’est accidentel ?

Accidentel certainement pas, c’est-à-dire qu’Harry, moi, Jaco et Juliette Van Dormael, la fille de Jaco qui a fait la photo, forcément on se connaît tous bien. Si on se connaît et qu’on s’aime bien, c’est que je pense, on partage un petit peu le même imaginaire, les mêmes goûts pour certaines formes d’image, un certain traitement d’images donc c’est normal qu’on retrouve une certaine fraternité dans les films de Jaco, ceux de Harry, ce que j’aime écrire et ce que Jaco aime lire…

Une sorte de réalisme magique à la belge assez palpable.  Ce n’est pas un film qui aurait pu se faire en France à mon avis.

Je ne sais pas s’il aurait pu se faire en France ou pas, je ne sais même pas s’il aurait pu se faire en Belgique. Je pense qu’il a pu se faire ici uniquement parce que Jaco a la folie et la générosité de dire : " On va le faire quoi qu’il arrive. Je vais mettre un peu d’argent là-dedans et s’il faut le filmer avec un appareil photo ou un iPhone on le fait comme ça. Et s’il ne sort jamais tant pis mais on va au moins aller jusqu’au bout de la tentative ". Donc on a pris un peu la dynamique de production à l’envers.  On ne s’est pas dit : " Il va falloir rassembler autant pour que ça sorte sur autant d’écrans ", on s’est plutôt dit : " On le fait parce qu’on a envie de le faire et qu’on doit le faire exactement comme on a envie de le faire, avec 1 euro ou 50 euros, on verra bien, c’est tout ".

Dernière question, c’est celle qui me brûle les lèvres depuis que j’ai vu le film, pourquoi est-il toujours tout nu, Mon Ange ?

C’est une question assez marrante parce qu’on s’est mille fois posé la question, forcément s’il est invisible… Ce sont des questions très pratiques comme ça qui m’habitent quand j’écris un film, c’est-à-dire pourquoi une fois qu’il a mangé, pourquoi est-ce qu’on ne voit pas le bol alimentaire dans l’estomac - nom d’un chien - et ça c’est une question à laquelle Paul Verhoeven n’a jamais répondu je pense. 

Un petit peu je pense…

Est-ce que le caca de l’homme invisible est invisible ?

C’est une très bonne question.

C’est une bonne question, parce qu’alors ça devrait se voir lorsqu’il est dans le gros intestin ou dans le colon.

Surtout que vous allez jusqu’à montrer ses paupières invisibles, qui se rabattent devant ses yeux…

Tout à fait.

Vous allez jusque dans le souci de ce détail là mais pour le reste…

Dans une version antérieure du scénario j’avais répondu à la question en écrivant, à nouveau un peu sous la forme du conte, que tout ce qui touche l’homme invisible comme ses vêtements, c’est invisible. C’était une question foireuse parce que forcément, s’il fait l’amour à la jeune fille, alors elle devrait être invisible aussi.  Donc voilà une des portes qu’on a évité d’ouvrir en se disant que personne, aucun esprit tordu comme le vôtre ne se poserait (rires)…

Merci Thomas Gunzig.  Bravo pour le film.