"Dans la forêt" : adieu à la civilisation

"Dans la forêt" : adieu à la civilisation
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"Dans la forêt" : adieu à la civilisation - © Gallmeister

Dans l’imaginaire populaire, l’apocalypse est synonyme d’événements gigantesques, d’explosions en tout genre, d’épidémies dévastatrices, de désastres écologiques, bref de cataclysmes aux proportions bibliques. Lorsqu’on parle de la fin de la civilisation, ce n’est jamais en termes négligeables.

Il n’y a rien de tel dans le roman d’anticipation de Jean Hegland "Dans la forêt", qui privilégie l’intime à la grandiloquence. Les causes de la catastrophe en son centre sont d’ailleurs éludées — une crise financière est vaguement évoquée — et les conséquences globales sur la planète nous sont inconnues. C’est par le petit bout de la lorgnette que Hegland nous fait en effet vivre l’apocalypse, concentrant notre attention sur le sort deux sœurs respectivement âgées de 17 et 18 ans, qui assistent à la chute de la civilisation à l’écart de celle-ci.

Résidant à l’orée d’une épaisse forêt, loin de toute ville, elles ont déjà été touchées par le cataclysme lorsque le roman nous les présente. Dans les mois qui précèdent leur mère a été emportée par la maladie et leur père par un accident malheureux. Le cœur endeuillé mais plein d’espoir, elles continuent leur vie presque comme si de rien n’était. La plus âgée prépare son entrée à Harvard et étudie méticuleusement l’encyclopédie, tandis que la plus jeune danse le ballet à longueur de journée, malgré l’absence de musique. Mais même à l’écart de la tempête, la réalité les rattrape. Loin de tout, sans électricité, et avec des vivres qui diminuent au jour le jour, elles voient leur monde toucher à sa fin.

La survie ou la vie

De là les héroïnes de “Dans la forêt” prennent lentement mais sûrement le chemin d’une existence plus primale et plus rudimentaire. Tel un manuel de survie, le roman énumère les herbes, les plantes, les légumes à cultiver et les techniques de conservation auxquels elles ont recours pour ne pas subir le même sort que leurs parents. À sa manière, le livre s’apparente à un manifeste écologique, laissant entrevoir comment une vie dépourvue des conforts modernes peut faire sens. Comme le remarque la plus érudite des deux sœurs, l’électricité ne fut maîtrisée qu’à partir de 1822, et en être privé n’est qu’un retour aux sources d’un passé pas si lointain. Nos existences confortables ne représentent qu’une infime partie de l’Histoire humaine.

Mais pour les personnages de "Dans la forêt", quitter ce monde signifie aussi dire adieu aux personnes qu’elles étaient, et qu’elles auraient pu être. Derrière ses "astuces" de survie, le roman nous confronte à la cruauté de la nature. À la fois belle et laide, puissante et dangereuse, toujours fascinante, elle est le terrain de tous les possibles. Elle peut nous détruire comme elle peut nous faire renaître.

Roman d’apprentissage(s), "Dans la forêt" est surtout le portrait de deux jeunes femmes au sortir de l’adolescence, prises dans une impossible situation. C’est dans la description de leurs rapports que le récit frappe le plus fort, nous dévoilant une relation infiniment complexe qui se fait tour à tour fusionnelle, hostile, toxique, essentielle. Avec une plume acérée, Hegland fait de leur joie les nôtres (la découverte de quelques litres d’essence crée en nous l'allégresse), de même que leur peine. La douleur de leur deuil sonne particulièrement juste : déchirant, impossible, mais bien réel.

Paru pour la première fois en 1996, “Dans la forêt” n’a été que très récemment traduit en français. Si l’on regrettera qu’il ait fallu tant de temps pour qu’il arrive jusque chez nous, on ne peut que se réjouir de le voir sorti de l’obscurité. Il fait bon de s’égarer sur ses sentiers boisés.

 

"Dans la forêt" (Into the forest) de Jean Hegland, traduit de l'anglais par Josette Chicheportiche, éd. Gallmeister, 302 p.