"Amatka" : la dictature des mots

"Amatka" : la dictature des mots
2 images
"Amatka" : la dictature des mots - © Tous droits réservés

Parmi les concepts marquants inventés par George Orwell dans "1984", la "novlangue" est peut-être le plus terrifiant. L’idée d’un langage ayant pour but d’empêcher les membres d’un état d’exprimer les pensées subversives qui pourraient nuire à son fonctionnement a de quoi donner la chaire de poule. C’est la mort de l’opposition et la victoire d’un état prêt à tout pour assurer sa propre survie.

Cette idée d’un langage "totalitaire" nourrit de manière assez évidente l’auteure suédoise Karin Tidbeck dans son dernier roman, "Amatka". Par des moyens moins horrifiques que ceux d’Orwell, mais tout aussi fascinants, elle nous propose une dystopie mystérieuse où le pouvoir des mots est terriblement grand.

 

À l’instar du système imaginé dans "1984", Amatka est régi par des règles strictes. Cette mystérieuse colonie, vraisemblablement située sur une autre planète, est embourbée par une étouffante administration et une logique qui échappe aux communs des mortels. Et comme la société imaginée par Orwell, celle de Tidbeck force ses citoyens à un usage du langage précis. Mais alors que la novlangue tue dans l’œuf toute tentative de rébellion en remplaçant les mots, le langage imposé aux citoyens de Amatka est peu différent du nôtre et ne demande qu’une seule chose : être respecté, à la lettre près. En effet, les mots y définissent très littéralement la réalité. Si une valise en vient par exemple à perdre l’inscription “VALISE” qu’elle porte sur sa tranche, elle se décompose, car une fois que les choses ne sont plus nommées, elles cessent d’exister. Si on les appelle par le mauvais nom, elles changent de formes. D’où la "nécessité" pour l’état de contrôler au maximum ses citoyens, de peur que la fabrique même du réel soit détruite.

Une dystopie mystérieuse

C’est dans cet univers étrange que nous rencontrons Anja, une jeune femme envoyé depuis la capitale pour une mission "importante" : faire l’étude des produits d’hygiènes dans la colonie. C’est un travail aussi rébarbatif qu’absurde, pure émanation d’une société sclérosée et enfermée sur elle-même, mais qui l’amène (et nous avec) à découvrir par petites touches son fonctionnement et les secrets actes de révolte qui s'y trament.

Oh bien sûr, la littérature a imaginé des dystopies bien plus oppressives que celle-ci (plaisante surprise : l’existence de personnes LGBTQ y est complètement banalisée), mais la nature totalitariste de cette société ne fait pas de doute. C’est l’omerta qui règne, chacun surveille ce qu’il dit, et encore plus ce que les autres disent. C’est une société d’interdits, où toute personne qui ne fera pas un usage correct du langage en sera privé. C'est un système aseptisé, contrôlé par la peur de l’inconnu et de la contradiction, où ce qui fait l’humain est doucement effacé et où l’innommable n'existe plus.

Mais une société qui survit en privant ses citoyens de telles libertés mérite-elle d’exister ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Ces questions sont complexes, et le roman déjoue habilement le manichéisme qui le menaçait, pour s’ouvrir à une conception plus ouverte et plus complexe des sociétés et des systèmes. Orwell envisageait le pouvoir des mots, et l’enfermement que ceux-ci pouvaient créer. Tidbeck pose quant elle une réflexion sur la manière dont les mots construisent notre réalité, figurativement et littéralement, et nous demande si nous sommes prêt à nous en affranchir. 

Si une certaine ambivalence persiste dans le propos, la forme du livre ne laisse pas de doute quant au choix qu’elle ferait entre les deux. Alliant poésie et onirisme, l’auteure laisse libre cours à sa prose, et nous entraîne dans un monde qui se meut comme dans un rêve, changeant de formes sous ses mots. Lorsque les barrières sont levées, l’imaginaire s’envole et le champ des possibles s'agrandit. Envoûtant. 

 

"Amatka" de Karin Tidbeckde, traduit de l’anglais et du suédois par Luvan, éd. La Volte, 320 p