Thierry Smits, corps brûlant

Thierry Smits
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Thierry Smits - © Tout le Baz'art

Dans son dernier spectacle, Anima ardens, "Les âmes brûlantes", le chorégraphe Thierry Smits surprend et déroute, comme à chacune de ses nouvelles créations, depuis près de trente ans. Après Cocktails, un cabaret joyeux et subversif pour cinq danseurs, et le solo ReVolt avec la danseuse australienne Nicola Leahey, cette fois dansent sur le plateau de son lieu de travail et de répétition à Saint-Josse, le quartier turc de Bruxelles, onze hommes nus. Pas après pas, figure après figure, peau contre peau, de l'individu à la tribu, de soi à tous, ils entrent en transe sur la musique bruitiste et hypnotique de l'espagnol Francisco Lopez. Une pièce sans concessions impressionniste et radicale. Le public suit, c'est salle comble tous les soirs chez THOR, le nom de sa compagnie.

THOR n'a rien à voir avec le dieu scandinave de l'antiquité, mais avec la région d'origine de Thierry, le Limbourg, terre de charbon et donc de foot. Au début du XXème siècle, comme à Beringen, là où il est né, et comme à Winterslag, près de Genk, les mineurs de Waterscheï fondent un club de foot, le Waterscheï SV THOR, qui connaîtra ses heures de gloire dans les années quatre-vingt. THOR est en flamand l'acronyme de " Tot Herstellen Onze Rechten ", en français : " jusqu'à la réhabilitation de nos droits ", belle devise pour un club de foot d'ouvriers mineurs flamands, confrontés à des patrons généralement francophones et fort peu soucieux des droits des travailleurs, l’œil rivé sur le rendement de leurs mines et la croissance de leurs bénéfices. Mais la politique est totalement prescrite à l'Union Belge de Football de l'époque, et quand le SV THOR s'y inscrit sous le matricule 553 en 1925, ses dirigeants qui ne manquaient pas d'humour prétendirent que THOR signifiait " Tot Heil Onze Ribbencast ! ", " Pour saluer notre poitrine !", allusion sans doute au souffle et au coffre bien nécessaires pour jouer au football, mais aussi et surtout en filigrane aux poumons du mineur dévorés par l'anthracnose. En fondant sa compagnie en 1990, Thierry Smits l'appela THOR : un hommage, une dédicace à son père mineur de fond dans le Limbourg et à sa terre natale où le gouvernement s'apprêtait à fermer la dernière mine encore en activité, celle de Zolder, point final à cinq cents ans d'histoire charbonnière de la Belgique.

Thierry se met à danser à l'âge de huit ans, aux pieds des terrils et des chevalements, à l'académie de Beringen, où il est le seul garçon en T-shirt au milieu de dizaines de filles en tutus. Et là, il découvre sa vocation, et comme Billy Elliot dans le film de l'anglais Stephen Daldry mais trente ans plus tôt, Thierry Smits doit faire accepter sa différence et ses choix dans le rude milieu des gueules noires  limbourgeoises et ce d'autant plus qu'adolescent, il se révèle homosexuel. Il tient bon, coupe le cordon et poursuit son apprentissage à Bruxelles et à Paris, joue avec Frédéric Flamand à Charleroi-danses, et lance très vite THOR, sa compagnie, pris par l'urgence d'exister, l'urgence de créer.

Une urgence qui ne vient pas de nulle part : nous sommes à la fin des années quatre-vingt et le sida fait des ravages. Thierry contracte le virus, il est séropositif. Quelques années auparavant, le diagnostic était sans appel. Mais à partir de 1987,  les antirétroviraux ont fait leur apparition, ils ne guérissent pas, mais empêchent la maladie de se développer. Avec Antoine Pickels et une poignée d'amis, Thierry lance Act-Up Belgique, dans le sillage des activistes homosexuels new-yorkais et français qui luttent avec succès pour que leurs gouvernements agissent enfin face à la pandémie, qui a déjà fait des centaines de milliers de morts. En quelques actions déterminées, entre bluff et coup-de-poing, catimini et visibilité médiatique, les petits homos belges portés par les vents d'Amérique et de France obtiennent de fameux résultats : mise sur le marché des médicaments, remboursement par la Sécu, prise en compte de la maladie dans le milieu professionnel.

Thierry n'a plus rien à perdre, marqué par cette urgence et par cet engagement, il crée THOR et se jette corps et âme dans son travail de chorégraphe : un jaillissement ! D'année en année, il enchaîne les créations, comme si chaque fois, c'était la dernière. Elles tournent en Europe et sur tous les continents. Et si il y a un fil pour relier la trentaine de pièces qu'il a montées avec THOR jusqu'aujourd'hui, c'est d'abord de son corps qu'il s'agit, son corps brûlant, son corps malade, qu'il transcende , en solo ou en bande, en hommes, en femmes : le corps comme un objet de désir, de plaisir, mais aussi lieu de la finitude et de la déchéance ; le corps nu, dévêtu, libre, le corps perdu et celui de l'au-revoir.

Dans son Tout le Baz'Art, Thierry Smits a donné rendez-vous à Hadja Lahbib dans le Limbourg, au charbonnage de Winterslag quasi intact, avec ses deux grands châssis à molettes, devenu C-mine : centre culturel, campus et pépinière d'entreprise ; avec Eddie Guldolf, maître des lieux, qui a accueilli ici les spectacles de Thierry, Annick Geenen, prof de photos à La Luca School, Joery Erna et Fatih Kaynak, ses élèves et leur clichés sur la dernière création de Thierry. A Bruxelles, ils font une halte au Global Aroma, avec la performeuse Anne Thuot et le peintre réfugié de Mauritanie Saïdou Ly pour l'accrochage d'une expo sauvage, et se retrouvent à Saint-Josse, chez THOR, avec Antoine Pickels et les onze danseurs d'Anima Ardens en échauffement juste avant la représentation.

 

TOUT LE BAZ'ART de Thierry Smits

ARTE, 22 janvier 2017, à 16h56

LA TROIS, 26 janvier 2017, à 22h52