Raoul Servais, Goldframe

Tout le Baz'Art de Raoul Servais
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Tout le Baz'Art de Raoul Servais - © Tout le Baz'Art

Il suffira de visiter la magnifique section permanente que le Mu.ZEE, le musée d’art moderne d’Ostende vient de lui consacrer, entre celles de James Ensor et de Léon Spillaert, puis de se procurer  le DVD édité par la Cinematek avec tous ses courts-métrages, pour mesurer le talent fou de Raoul Servais, pionnier du cinéma d’animation en Belgique et en Europe, bricoleur de génie, inlassable autodidacte. Cet explorateur maniaque, méticuleux, perfectionniste à l’excès s’est toujours dit très peu content de ses films, sauf un peut-être, « Goldframe », parce qu’il est le plus court et donc contient moins d’erreurs ! Une pirouette, bien dans sa manière un brin moqueuse et surtout modeste,  comme celle dont il use pour décrire son travail et son œuvre : « Cinquante ans après l’invention du film d’animation, j’ai exploré moi-même le mystère du dessin animé. C’était agréable de découvrir quelque chose qui existe déjà, mais j’ai perdu beaucoup de temps à chercher… ».

« Goldframe », un film d’à peine cinq minutes, réalisé en 1969 en un noir et blanc exceptionnel chez lui, mais saisissant. Sur une musique de jazz au groove appuyé, un homme au physique de producteur hollywoodien  se bat contre son ombre, il veut bouger plus vite qu’elle, mais elle résiste, puis craque !  Un graphisme virtuose pour une satire du cinéma américain et de ses prédécesseurs en animation Walt Disney et consorts qui visaient le jeune public. Lui rêvait d’autre chose.  «Pourquoi les imitons-nous, alors que nous avons ici, chez nous, une grande tradition graphique et notre propre personnalité ? » dira-t-il des cartoons made in USA.

On pourrait aussi voir « Goldframe » comme une tentative de manifeste et de programme pour sa filmographie rare et intense entamée quelques années plus tôt, en 1960 avec « Les lumières du port » et loin d’être achevée aujourd’hui soixante ans plus tard : seize courts-métrages et un seul long  pour lequel « Goldframe » s’était montré prémonitoire. Il aura fallu à Raoul Servais quinze ans pour mener à bien « Taxandria » avec François Schuiten qui dessinait les décors, sorti finalement en 1994. Ses producteurs et scénaristes avaient totalement édulcoré son projet pour le rendre plus romanesque, plus accessible, plus grand public. L’ombre avait craqué, à moins que ce ne soit le contraire.

 Certains affirment que je suis peintre, d’autres graphiste et encore d’autres que je suis cinéaste. Je suis les trois à la fois, l’un découle de l’autre… Mais lorsque je veux raconter une histoire, je me dois de travailler avec la quatrième dimension : le temps. C’est cette dimension là que peut m’offrir l’art cinématographique…

En se promenant dans les travées du Mu.ZEE, sous l’œil impérieux de « Harpya », créature mi-femme, mi-oiseau, qui le rendra célèbre en 1979, avec la première Palme d’or à Cannes attribué à un Belge, et le fera visiter le monde entier en sa compagnie ; en s’asseyant pour visionner « Papillons de nuit » entouré de tous les croquis, schémas et pellicules préparatoires de ces femmes aux seins nus virevoltantes vêtues de  toilettes somptueuses, inspirées de l’univers de Paul Delvaux ou de Pauline Réage, qu’il animait en servaisgraphie, un procédé minutieusement et laborieusement mis au point qui lui permettait de mêler images réelles et dessins ; en jetant un œil à sa première caméra, faite d’une boîte de cigare et d’une optique à deux sous ; en passant d’un de ses films à l’autre qui ont chacun leur facture, leur texture, leur graphisme, leurs couleurs : on pèse la patience, l’attention, le labeur ; on est surpris, on s’interroge, on s’émerveille devant cette  œuvre étrange et multiple d’un homme obstiné oui, fâché peut-être, mais totalement habité.

A nonante-et-un ans, bon pied bon œil, cigarillo au coin des lèvres, à la table du salon de sa petite fermette de Mariakerke, perdue dans le silence des polders, et le ron-ron de sa chatte Capucine, Raoul Servais termine son deuxième livre « Grisailles » sur les années trente et la montée du fascisme ; et croque, crayons et pinceaux en main,  les personnages de son prochain film, deux soldats de la grande guerre, celle de 14-18, l’un français, l’autre allemand, qui se réconcilient autour de leur passion pour les pigeons. Sa rage et la haine de la guerre qui l’a tellement marquée dans les années quarante à Ostende, quand les allemands ont quasi détruit la ville et forcé les habitants à fuir, ont irrigué son cinéma et l’irrigueront toujours, comme l’iode de la mer et cette étrange et fascinante poésie nostalgique qui sourd de toutes ses images.

 

TOUT LE BAZ’ART  de Raoul Servais

La Une, jeudi 16 mai, 24h25