Pierre Kroll, le rat le roi la liberté

Tout le Baz'Art de Pierre Kroll
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Tout le Baz'Art de Pierre Kroll - © Tout le Baz'Art

Il y en a qui s’en souviennent et ce n’est pas un secret : tout pour Pierre Kroll a commencé à Liège, à l’automne 1983, au moment où il griffonne sur son carnet de travail son premier personnage : un rat.

Ou plutôt une  horde de rats qui fondent sur les monceaux d’immondices qui s’accumulent et brûlent un peu partout dans la cité ardente, en quasi guerre civile, où les pompiers se battent avec les gendarmes à coups de canons à eau et font le siège de l’hôtel de ville en l’étouffant sous des montagnes de sacs-poubelles. La Ville de Liège est en faillite et le gouvernement belge de l’époque, chrétien-libéral, refuse de lui venir en aide : la Ville doit diminuer drastiquement sa masse salariale, et donc licencier des pompiers, des éboueurs et des centaines de fonctionnaires qui ne l’entendent pas de cette oreille et se sont mis en grève au long cours.

Or, à l’époque, la majorité communale à Liège est tout-à-fait inédite : lors des élections d’octobre précédent les socialistes et leurs affidés avaient loupé la majorité absolue. A contre-cœur, ils se sont alliés avec des écolos sortis de nulle part qui avec près de douze pour-cents des voix étaient devenus soudain incontournables. Pierre Kroll, la vingtaine aguicheuse, architecte fraîchement émoulu de La Cambre, objectant sa conscience avec Tchantchès Bonète, une marionnette à tringle, dans le castellet d’ Al Botroûle, et finissant un troisième cycle à l’Université de Liège en étude de l’environnement, s’esbaudissait politiquement dans  cette joyeuse bande de verts et de vertes, mal séchée derrière les oreilles, mais bourrée d’enthousiasme. Il devient le conseiller de l’échevin écolo liégeois de l’urbanisme, Raymond Yans. Il met sa patte avec brio sur quelques dossiers dont celui, au point mort, du chantier de la place Saint-Lambert, une plaie béante au cœur de la ville, qu’il va réussir cahin-caha à débloquer.

Et lui qui a toujours dessiné dans les marges de ses cahiers d’écolier jusque sur les cartons de bière du Cirque Divers, célèbre bar de nuit  liégeois qu’il fréquente assidûment, s’ennuie comme un rat mort lors des réunions interminables et des conférences de presse fleuves dont les écolos ont à l’époque le secret, et donc il dessine comme toujours, il dessine ce qui se passe, et il fait d’un rat qui sort de son égout pour dévorer les goûteux tas d’ordures qui pourrissent et se consument à chaque coin de rue son gimmick, et sur n’importe quel support : un compte-rendu d’assemblée qui traîne, une nappe graisseuse de resto, un vieil emballage à ne surtout pas jeter. Les journaleux du crû, par l’odeur alléchés, se ruent sur ces gluantes et puantes esquisses qu’il leur file gratis, comme il l’a toujours fait, à l’athénée comme au café. Ils les publient, son trait le fait, le rat le fait, il fait la une, et c’est parti !

Et voilà que les grands titres de l’époque lui réclament à corps et à cris ses griffonnages, d’abord sporadiquement, puis de plus en plus régulièrement ; et petit-à-petit, il en fait son gagne-pain : il quitte l’architecture, l’environnement, la politique, et se replie avec délectation sur cette position non préparée d’avance : le dessin, le dessin de presse : le voilà cartooniste, advienne que pourra. Mais dessins faisant, il en perd son personnage : le rat liégeois n’a pas fait longtemps la chanson, et l’actualité lui dicte chaque jour un nouvel être à croquer. Il en croquera des centaines, mais il ne retrouvera plus son rat, ni son chat, ni son Tintin, ni son Milou, même si l’empailler le fait mourir de rire. Non : il inventera, des dizaines d’albums et des milliers de dessins plus tard, comme le vrai bouffon qu’il est, son roi : Albert II, pantoufles et robe de chambre, la couronne de travers, légèrement déprimé, engoncé dans cette feuilletonesque histoire de paternité dont Kroll se délecte à l’envi et ses lecteurs aussi.

Et si en fin de compte, le personnage qu’il aurait cherché tout au long de ses planches c’était lui ? Ni rat, ni roi, ce Pierre Kroll, perpétuel insatisfait, qui joint la parole au trait, qui vole d’un studio radio à un plateau télé en passant par toutes les scènes du royaume qu’il s’ingénie à truffer de ses croquis et de ses aphorismes, et qui court, court, court, éperdument vers sa liberté, en faisant rire le monde entier.