Philippe Samyn, tomorrow !

Hadja Lahbib et Philippe Samyn
15 images
Hadja Lahbib et Philippe Samyn - © Tout le Baz'Art

Si vous voulez voir Philippe Samyn écraser une larme, parlez-lui des pompiers. Le courage des hommes du feu a depuis toujours touché au cœur ce grand sentimental. Il a d'ailleurs dessiné et  érigé trois casernes, dont deux en Hollande, l'une à Houten, l'autre à Enschede, la ville de l'Est des Pays-bas où le 13 mai 2000 a explosé une usine de pétards de feu d'artifice tuant 23 habitants dont 4 pompiers et détruisant plus de 400 maisons. Quand il évoque cette réalisation et sa rencontre avec les pompiers du cru, l'architecte ne peut cacher son émotion. Et dans sa troisième caserne, à Charleroi, pour la zone de l'est du Hainaut, inaugurée il y a un an à peine, il a tenu a édifier ce qu'il appelle le square des héros : une zone de recueillement en hommage aux pompiers morts au feu. Les musiciens de l'Académie de Monceau-sur-Sambre y viendront très bientôt pour jouer l' " Ode au courage ", une pièce que le compositeur et chef d'orchestre Pierre Bartholomée a composée tout exprès à la demande son ami et collègue à l'Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique.

Et si vous voulez poser la question à Philippe Samyn de savoir laquelle de ses réalisations lui tient le plus à coeur, hormis les casernes de pompiers bien entendu, il vous répondra, avec son style bien à lui, marqué par ses années américaines : " Tomorrow ! ", demain : la suivante, la prochaine, le nouveau défi à relever en Afrique, en Chine, en Russie ou en Belgique, peu importe, et qu'on ne lui bassine plus les oreilles avec " Europa ", le siège flambant neuf du Conseil des ministres de l'Union Européenne, rue de la loi, à Bruxelles, avec son amphore centrale, son toit déporté en panneaux photovoltaïques, et son bardage de châssis de bois de chêne recyclés et collectés dans les pays membres de l'Union ! Une vraie réussite pourtant, toute en finesse, qui tranche avec l'architecture tellement lugubre et passe-partout des institutions européennes. C'est fait, c'est bien fait, passons à autre chose ! Et il faut le voir avec sa quarantaine de collaborateurs dans leurs bureaux au Prince d'Orange, à Uccle, un charme de vieille ferme retapée, une ruche, diriger une réunion, craie à la main, noeud pap' au cou, les idées qui mangent les mots, pour imaginer la gare TGV de Naples, l'institut d'architecture de Lubumbashi ou le hall omni-sports d'une petite commune de Belgique...

Philippe Samyn est d'abord ingénieur, études à l'ULB et au MIT, le prestigieux Massachussets Institute of Technology, Cambridge, USA, et donc il adore les chiffres, les calculs, les formules ; il se repaît de matériaux : acier, verre, briques, plastiques, tissus, peaux de cuir ou de panneaux solaires… avec les anciens et les nouveaux, il fomente de nouvelles alliances. Mais il est aussi architecte. Il n'est pas l'un puis l'autre, il est l'un et l'autre et ce qui frappe dans ses très nombreux bâtiments quels qu'ils soient, c'est l'équilibre entre structure, forme et intégration dans le paysage. Là ou la plupart des architectes dessinent sans entraves leurs utopies et gestes architecturaux, chargeant alors les ingénieurs de les rendre possibles aux prix d'astuces et de trucs divers et variés, lui réfléchit toujours structure et forme en même temps : il ne sépare jamais création plastique et invention physique. Elles vont de pair, naturellement, dans un même mouvement créateur. Et c'est ce qui rend l'architecture de Philippe Samyn si singulière : à la fois discrète et affirmée ; originale mais évidente ; jamais banale, et de plus en plus légère et transparente au fil des années, de ses projets et de ses réalisations.

Et s'il faut trouver une clef pour entrer dans son œuvre, ce serait celle qu'il nomme " genius loci ". Pour lui, l'impulsion initiale vient de " l'esprit des lieux ", qu'il ne voit jamais comme une contrainte, mais plutôt une richesse, un gisement, un puits où son imagination peut s'abreuver. Il s'est fait de l'esprit des lieux une conception très large et extensive. Sa question : Qu'y a-t-il autour du terrain où je vais construire ? Quels hommes avec quelles envies ? Quels paysages avec quelles  beautés, quelles tristesses ? Quels matériaux à exploiter, à intégrer ?

 

Réponses dans Tout le Baz'Art, où Philippe Samyn se fait modeste avec Hadja Lahbib dans son fief d' Uccle pour lui expliquer sa façon de travailler. Il l'emmène ensuite à Wanlin, à Argibat, une fabrique de briques d'argile crue, un matériau qu'il compte bien utiliser ; puis sur les terrils de Marcinelle à la rencontre des hommes du feu dans la pimpante caserne des pompiers de Charleroi qu'il vient de construire ; pour finir la larme à l'oeil en musique à l'Académie de Monceau-sur-Sambre, où trente musiciens répètent pour la première fois devant Pierre Bartholomée sa composition inédite en honneur aux pompiers : "Ode au courage".

 

TOUT LE BAZ'ART de Philippe Samyn

LA TROIS, 6 avril 2017, 22h50