Peeping Tom, Vader en Moeder

Tout le Baz'Art de Peeping Tom
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Tout le Baz'Art de Peeping Tom - © Tout le Baz'Art

Franck Chartier est français, Gabriela Carrizo est italienne d’Argentine, et c’est pourtant à  Bruxelles qu’ils vont fonder leur collectif de danse, Peeping Tom. En anglais, Peeping Tom est un terme péjoratif qui signifie "voyeur", celui qui épie par le trou de serrure et se délecte de ce qu’il ne devrait pas voir : tout un programme, que Gabriela et Franck s’acharnent à mettre en scène, en sons et en mouvements, avec brio depuis vingt ans, d’abord à Bruxelles puis dans les plus grands théâtres du monde entier. Il s’agit d’abolir la distance, d’entrer dans une forme d’intimité, d’affronter tabous et interdits, et surtout de rendre chaque spectateur voyeur non seulement de ce qu’il a devant les yeux, mais aussi de sa propre vie, mise en abyme par les deux chorégraphes, spectacle après spectacle, et ce depuis leur première création : "Caravana". En l’an 2000 à Molenbeek, un mobilhome garé sur le parking du Bottelarij, où le KVS avait pris ses quartiers ; des spectateurs debout sur le tarmac assistent médusés mais enthousiastes aux déboires, déchirements et drames de la vie quotidienne de ceux et celles qui sont censés vivre et mourir là : dans, sur et sous le véhicule…

Franck est arrivé en Belgique à 19 ans, pour danser avec Maurice Béjart, Jorge Donn et les ballets du XXème siècle ; Gabriela suivra, venue de Cordoba, Argentine, au même âge, quelques années plus tard. A l’époque, à la fin des années 80, Bruxelles est "the place to be" pour les chorégraphes du monde entier. Béjart va partir, mais il a semé des graines : ça bouillonne, ça foisonne, ça explose… Et surtout chez les Flamands, qui, eux, n’ont aucun complexe : ils n’ont pas Paris qui les surveille, ils n’ont encore ni code, ni public, ils sont vierges, jeunes et libres. Tout est permis et la Vlaamse Gemeenschap a décidé d’investir massivement dans la culture. A Gand, Alain Platel fonde sa compagnie, les ballets C de la B. En 1998, pour "Iets op Bach", un "petit truc à propos de Bach", où sur ce qui semble être le toit d’un immeuble une troupe de danseurs déjantés se démène sur des arias et des fugues de Bach, il engage Franck et Gabriela. Un coup de foudre artistique pour les deux danseurs qui trouvent chez Platel ce qu’ils cherchaient confusément l’un et l’autre : une autre manière de danser, une tentative de dépasser le mouvement, d’inscrire le pas chorégraphié dans une narration, en créant des personnages, en leur donnant la parole, dans le droit fil du tanztheater de Pina Bausch qui triomphe à Wuppertal  à cette époque. Et coup de foudre tout court, puisqu’ils tombent amoureux l’un de l’autre et fondent dans la foulée leur collectif, Peeping Tom. A deux, ils s’inspirent des méthodes de Platel, en consacrant la responsabilité des danseurs, amenés à créer leur personnage par improvisations successives ; mais ils s’en détachent aussi très vite en mettant sur pied leur propre univers, celui du "voyeur", dans des décors et  des univers sonores hyperréalistes et intimes à la fois. Peeping Tom travaille sur la mémoire, celle des névroses familiales, celle de l’enfoui, du non-dit, du dissimulé qu’ils font éclater sur le plateau dans des scènes extrêmement physiques, entre violence et fou-rire, dans ces histoires en zig-zag qui ne se racontent pas, à la frontière entre la vie, le rêve et le fantasme.

Dès 2002, Franck et Gabriela transforment l’essai de "Caravana" et se lancent dans une trilogie qui en dix ans fera le tour du monde : "Le jardin", "Le salon", "Le sous-sol". Dans "Le salon", il font jouer leur fille qui vient de naître : en 170 dates, elle grandira depuis ses huit mois jusqu’à ses quatre ans. Et c’est tout-à-fait dans leur manière : il faut que la pièce s’adapte aux contingences des acteurs et du public ; dans chaque ville où ils jouent, ils engagent des figurants qu’ils font répéter l’après-midi pour le spectacle du soir : avec Peeping Tom, il n’y a jamais deux représentations pareilles…

Aujourd’hui, quatre de leurs spectacles tournent dans le monde entier, mais Franck et Gabriela ont changé de modus vivendi : pour leur nouvelle trilogie "Vader", "Moeder", "Kind", ils se passent le relais : "Vader" est le spectacle de Franck, "Moeder" celui de Gabriela,  et pour "Kind", encore dans les limbes, ils se retrouveront… Et là encore, dans cette fausse séparation, Peeping Tom fait mouche. Dans la même atmosphère étrange aux décors étouffants, se déroulent deux histoires sans fil, de tableau en tableau, celle très mâle, d’un père dragueur de piano qui va partir ; et celle d’une mère multiple qui meurt et qui enfante. L’œuvre d’art saigne, la machine à café agonise, et nous, les voyeurs,  nous sommes une fois de plus face à nous.

 

Tout le Baz’Art de Peeping Tom

ARTE, dimanche 26 novembre, 17h09

LA UNE, mardi 28 novembre, 24h10