Louma Salamé, art is the answer

Elle était d’emblée taillée pour la fonction : Louma Salamé, directrice générale de la Villa Empain depuis tout juste deux ans achevait ses études à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts et des Arts décoratifs de Paris en 2006, l’année même où ses oncles Jean et Albert Boghossian se sont portés acquéreurs via leur fondation d’une villa art-déco qui pourrissait lamentablement sur un boulevard prestigieux de Bruxelles, débordant de ses herbes folles sur les pelouses au cordeau des ambassades voisines et des bâtiments historiques de l’Université tout proches.

Les Boghossian ont une idée derrière la tête, ils veulent rendre le lieu à sa destination première : en 1937, le richissime baron Empain avait cédé à l’Etat belge la villa qu’il venait de faire construire pour en faire un musée et une vitrine pour les professeurs et les élèves de  la toute nouvelle école de La Cambre que venait de créer l’architecte Henri Van de Velde, un rôle que la villa a tenu jusqu’en 1943. Jusqu’à ce que les occupants allemands la réquisitionnent, qu’elle devienne après la libération l’ambassade d’URSS, puis le premier siège bruxellois de la télé privée RTL-TVI, puis laissée à l’abandon par ses propriétaires un chancre vandalisé et tagué de toute part…

Les frères Boghossian, issus d’une famille de joailliers arméniens ayant fui l’Empire ottoman et le génocide de leur peuple durant la grande guerre de 14-18 pour se réfugier en Syrie puis au Liban, sont arrivés en Belgique au mitan des années septante, chassés avec toute leur famille du pays des cèdres en proie à une guerre civile qui n’en finissait pas ; une famille dont les membres se retrouvent aujourd’hui aux quatre coins du monde à la tête d’ un commerce de gemmes et de bijoux florissant.

Leur sœur Mary avait épousé Ghassam Salamé, ministre de la culture du Liban dans les années 2000, conseiller de Kofi Annan, représentant international de l’ONU pour la Lybie. Leurs filles échouent à Paris : Léa, l’ainée,  deviendra journaliste et animatrice de télévision et de radio à France 2 et France Inter. Louma dira toujours que si sa tête est  à Paris, son coeur est resté à Beyrouth ; elle, à cheval entre ponant et levant, férue de beaux-arts et d’arts décoratifs, a toujours adhéré aux projets de ses oncles de Belgique, a connu la villa dans son délabrement et suivi toute jeune sa rénovation exemplaire. Et qui, mieux qu’elle, mi-arménienne, mi-libanaise, de nationalité française, pouvait mieux que quiconque accomplir la mission que ses oncles ont intimé à la Villa Empain, devenir un centre d’art et de dialogue entre les cultures de l’Orient et de l’Occident ?

Mais, à vingt-cinq ans, Louma ne pouvait envisager ce projet si enthousiasmant et désirable que de loin ; et surtout elle avait à faire ses preuves. Diplômes en poche, elle démarre au Guggenheim à New-York ; puis elle rejoint l’équipe du Mudam, à Luxembourg ; avant de s’envoler à Abu Dhabi, où elle restera cinq ans, dans le satellite du Musée du Louvre ; elle le quitte ensuite pour le Mathaf, à Doha au Qatar ; et revient en France , à Paris à l’Institut du Monde arabe… On peut rêver pire comme cv ! Et la voilà donc à trente-sept ans, à Bruxelles, patronne de cette Villa Empain,  bouillonnante d’énergie, bousculante, volontiers gouailleuse, apprenant le flamand… Elle aime quand ça bouge, ça déménage et ça mélange, en ne perdant jamais de vue le mantra de ses oncles : "Art is the answer".

Est-ce que l’art est la réponse ?  A voir le succès des expos que Louma Salamé a mises sur pied, "Ways of seeing", "Melancholia" ou "Beyond the borders", les artistes qu’elle a révélé, les chocs qu’elle a fait naître, et les visiteurs toujours plus nombreux, on serait tenté de dire avec elle que oui, pour un moment suspendu dans l’écrin de cette villa, art is the answer !

 

TOUT LE BAZ’ART de Louma Salamé

LA UNE, jeudi 10 janvier, 23h25