Koenraad Tinel, récits du Pajottenland

Tout le Baz'Art de Koenraad Tinel
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Tout le Baz'Art de Koenraad Tinel - © Tout le Baz'Art

Du côté francophone, on connaît surtout Koenraad Tinel pour "Sheisseimer", son extraordinaire seul en scène, présenté notamment au Théatre National, où il racontait avec ses mots et ceux de David Van Reybrouck, des dizaines de ses magnifiques dessins à l'encre à l'appui, son exode en Allemagne à l'âge de dix ans, en 1944. Son père et ses frères avaient rejoint les nazis durant la guerre et portaient l'uniforme SS. Avec l'avance des alliés après le débarquement de juin 44, la famille Tinel fuit Gand pour l'Allemagne, jusqu'à la frontière tchécoslovaque.

Koenraad Tinel  a tourné dans toute la Flandre avec ses "Getekende herinneringen aan een oorlog". Pour le public francophone, il est passé au français, et "Scheisseimer, souvenirs dessinés d'une guerre", a fait forte impression, les représentations étaient suivies par des débats passionnés avec les spectateurs.

On connaît aussi Koenraad Tinel pour son amitié avec l'avocat juif bruxellois Simon Gronowski, rescapé de la Shaoh par miracle, en sautant du convoi qui l'amenait à Auschwitz et où ont disparu sa mère et sa sœur. Il avait onze ans et demi. Koenraad, le fils de nazi, et Simon, le juif rescapé, se sont rencontrés sur le tard et cette rencontre a donné lieu à un film et un livre "Ni victime, ni coupable, enfins libérés" avec de nouveau l'aide de David Van Reybroeck, qu'ils ont pu présenter à de nombreuses reprises et avec succès au public du Nord et du Sud du pays.

Ce que l'on sait moins, c'est que Koenraad Tinel est avant tout un sculpteur, dont les sculptures  ornent de nombreux parcs et jardins de Flandre. Koenraad forge le fer et l'acier Corten depuis plus de cinquante ans. Dans les années soixante, il s'installe à Gooïk, puis à Vollezele, dans le Pajottenland à la frontière des deux Brabant et du Hainaut. Il adore ce paysage de brumes et de vallées, de collines, de bosquets et d'étangs qu'il a parcouru à cheval dans tous les sens. Dans sa belle ferme en carré, il se partage entre sculptures et dessins. Sa forge est installée dans une dépendance. Dans son domaine les œuvres sont partout : inachevées dans l'atelier, en majesté dans la cour, dans les caves voutées qui servent de lieu d'exposition, sur tous les murs, jusqu'au sommet de la colline voisine, le Zwartberg, où est installée son oeuvre monumentale "Europa", en référence au mythe grec de la naissance de l'Europe : Zeus, déguisé en taureau enlève la princesse Europe et la conduit à la nage jusqu’au Mont Ida, en Crête, où il la séduit sauvagement. Le gigantesque taureau nageant de Koenraad, la petite Europe fièrement juchée sur son dos, domine tout le paysage, et se voit de très loin par beau temps.

A près de 83 ans, Koenraad a renoncé à contre-cœur au cheval, mais il continue à sculpter. Pour ses dernières œuvres, il utilise une technique mixte, moins exigeante physiquement. Il forge toujours, mais moins et il s'est mis au plâtre. Il a entamé une série de sculptures basée sur les mythes de la chrétienté : Adam et Eve, le Christ, la Vierge. Et puis, Koenraad n'arrête jamais de dessiner, il dessine furieusement à l'encre de chine et au brou de noix, il dessine comme un possédé. En témoignent les éclaboussures, taches et coulures qui constellent sa pièce à dessiner, comme il l'appelle. Sur sa table de travail, à droite, un flacon contient de l'encre de chine pure ; à gauche, du brou de noix concentré et entre les deux des dizaines de pots, de flacons, de récipients remplis de liquide, "de l'eau à différents degrés de saleté" comme le dit joliment son ami écrivain David Van Reybrouck. Les dessins de Koenraad sont presque toujours bicolores, mais ils offrent une immense palette de gris et de roux. Depuis peu, il s'est remis aux récits graphiques, comme pour "Scheissemer", mais dans une veine moins dramatique. Il invente des petites histoires autour des gens du coin qu'il a connu, de près ou de loin, il les écrit puis les dessine et ça donne "Verhalen van het Pajottenland", une série de récits dans une veine très breughelienne, illustrés de ses encres et brous pleins de vie et de nuances.

Dans son Tout le Baz'Art, Koenraad Tinel reçoit Hadja Lahbib au milieu de ses sculptures dans sa ferme-atelier de Vollezele, il l'emmène ensuite dans la brume au cimetière de Gooïk pour évoquer ses récits de Pajottenland, puis dans un élevage de chevaux brabançons, chez Hubert de Beuf. A Bruxelles, au KVS, il parle de ses apparitions sur scène avec son ami et acteur Josse de Pauw, pour finir au Bottelarij, à Molenbeek avec Eric Scleichim, le saxophoniste leader de Bl!ndman pour lequel il a construit  en 2002 l'Athanor, un grand lutrin de métal pour quatre saxophonistes. Il l'écoute jouer seul au tubax, un saxophone contrebasse, et en respiration circulaire un morceau extraordinaire qu'Eric lui dédie : "Machine".

 

TOUT LE BAZ'ART de Koenraad Tinel

ARTE, dimanche 5 mars, 16h50

LA TROIS, jeudi 9 mars, 23h30