Judith Vanistendael, le crayon, la liberté

Tout le Baz'Art de Judith Vanistendael
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Tout le Baz'Art de Judith Vanistendael - © Tout le Baz'Art

Le découpage de son dernier roman graphique "Salto, l’histoire du marchand de bonbons qui disparut sous la pluie", était terminé bien avant les attentats de Paris et de Bruxelles, mais l’atmosphère étrange et poisseuse qui en a résulté dans la capitale belge imprègne toute la BD de la dessinatrice qui vit et travaille depuis 14 ans à Molenbeek, à 200 mètres à peine de la planque où les brigades anti-terroristes ont coincé Salah Abdeslam.

Judith Vanistendael qui ne savait dessiner ni voitures, ni revolvers, ni holsters, et encore moins l’explosion d’une bombe, s’est jetée à corps perdu dans "Salto", une histoire des années 2000, celle de Miguel, un marchand de bonbons andalou devenu au Pays Basque garde du corps de personnalités politiques menacées par l’ETA, une histoire sur laquelle elle planchera quatre ans, un chef d’œuvre de 368 pages, encensé par une critique unanime.

Pour lire un extrait de "Salto"

Au départ, une rencontre sur le chemin de Compostelle, sur une terrasse pas loin de Pampelune avec Mark Bellido, le Miguel en question, séduit sans doute par cette petite jeune femme énergique aux cheveux courts, à l’accent délicieusement flamand,  le visage tout en fossettes, un sourire où germe l’ouragan, et un rire à damner tous les anges.

Mark, lui, voulait écrire un "vrai" roman autour de son histoire, mais Judith le convainc très vite de travailler avec elle à son nouvel album : quatre ans de collaboration, de disputes et d’accords, de hauts, de bas, d’avancées et de reculs, mais pour l’une comme pour l’autre, le jeu en valait la chandelle.

Et très vite Mark lui a dit : "Il faut que tu utilises des crayons de couleurs !"

Et Judith, qui a toujours cherché la liberté dans la technique, qui veut toujours maîtriser à fond les règles pour mieux s’en affranchir, dit oui et s’y met ; et les traits et les teintes de ses crayons dont les mines se font pigments quand elle les triture, les écrase, les étale prennent couche après couche une incroyable densité ; entre enfance et drame, de l’insouciance et du soleil du début à la gravité et la noirceur de la suite jusqu’à la fin. Pour "Salto", Judith s’est tant acharnée sur ses planches qu’elle s’est démise l’épaule et n’a plus pu dessiner pendant cinq mois.

Et "Salto", c’est cela : 

 l’illusion de la liberté : la liberté en lettres capitales, qui peut être politique, personnelle, mais qui au final n’existe pas. Personne n’est libre, ce n’est que la carotte devant l’âne qui le fait avancer

Et Judith, c’est cela : la recherche éperdue d’une liberté qu’elle pense inaccessible et qu’elle traque désespérément dans sa vie comme dans tous ses albums.

Judith ne se destinait pas à la BD, elle voulait être peintre, mais les cours qu’elle suit à Berlin à la Hochschule der Künste la laissent sur sa faim. Elle en revient désespérée et s’inscrit en Histoire de l’art à l’Université de Gand, études qu’elle achève en Espagne, à Séville. Elle n’abandonne pas tout-à-fait le dessin puisqu’elle illustre entretemps pour son père, le romancier et poète flamand Geert Vanistendael, un livre de contes "Vlaamse Sprookjes" qui rencontre un certain succès. Elle a vingt-sept ans et son petit ami de l’époque lui dit : "Judith, maintenant ça suffit : tu aimes le dessin et tu aimes les histoires, inscris-toi dans une école de BD !" ; et la voilà qui suit les cours de Johan de Moor et de Nix à Sint-Lucas à Bruxelles. Sans lui, elle n’y aurait jamais songé…

Et pour son travail de fin d’études, elle décide d’adapter en bande dessinée un autre bouquin de son père, "Bericht uit de burcht", "Des nouvelles du château", un court récit publié en 1998, mais ce n’était pas n’importe quel récit : cette histoire là, c’était la sienne !

A 18 ans, Judith est tombée amoureuse d’un jeune réfugié togolais qu’elle avait rencontré au Petit-Château. Elle l’épouse, mais l’idylle ne dure pas, ils se séparent. Son père s’est emparé de cet épisode pour rédiger sa nouvelle, ce qui l’a rendue furieuse. Sa vengeance sera sa première BD, "De maagd en de neger", " La jeune fille et le nègre", qui lui permet de décrocher son diplôme, mais qui surtout est tout de suite publiée, traduite, et nominée au festival d’Angoulême, la Mecque des bédéistes européens.

Suivront un deuxième tome de "De maagd en de neger", plus personnel, où Judith assume davantage son point de vue, en 2008 ; puis en 2012 le bouleversant "Toen David zijn stem verloor", traduit en français par "David, les femmes et la mort", sur un homme qui meurt d’un cancer ; et bien sûr l’époustouflant "Salto" en 2016. Et dans son prochain roman graphique, Judith Vanistendael s’attaque à Pénélope, la femme d’Ulysse, mais une Pénélope moderne, confrontée à des choix d’aujourd’hui. Pour reposer son épaule mise à mal, elle s’est initiée à d’autres techniques, plus douces, mais qu’elle explore à fond, comme toujours. On attend cet album avec impatience, car sans crier gare, mine de crayon, mine de rien, le réalisme émotionnel, avec ses accents militants, même si elle s’en défend, de ce petit bout de femme devenue en trois albums une grande de la BD, touche toujours sa cible, au plus profond.

 

TOUT LE BAZ’ART de Judith Vanistendael

ARTE, dimanche 10 juin, 17h35

LA UNE, jeudi 14 juin, 23h10