Joy, tram 25

Tout le Baz’Art de Joy
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Tout le Baz’Art de Joy - © Tout le Baz’Art

Il se passe quelque chose du côté de la poésie. En Europe, le genre est en déclin, il a déserté le grand public pour se réfugier dans quelques cercles confinés et confidentiels. Quelques maisons d’éditions courageuses entretiennent la flamme, mais leur tirage est rachitique. Il n’en a pas toujours été ainsi : après la guerre, dans l’espace francophone, les poètes avaient droit de cité, comme Aragon ou Prévert, et leurs plaquettes se vendaient, avec des textes popularisés par ceux qu’on appelait alors précisément les "chanteurs à texte" : Montand, Ferré, Ferrat, Brassens… Puis toutes ces voix qui tentaient de "poser des mots sur les tourments du monde" comme le dit justement l’écrivain et poète Laurent Gaudé se sont tues, et dans le silence assourdissant de la fin du XXème siècle, le poète, sa voix et ses mots sont devenus inaudibles.

Puis il y a eu le slam, né dans un bar de Chicago dans les années 80 grâce à un écrivain, Marc Smith, qui voulait réveiller la poésie en organisant des compétitions de textes dits, avec comme seules règles : une soirée ouverte à tous, mais pas plus de trois minutes sur scène, et un jury choisi au hasard dans le public. Pour le reste, une liberté totale de langue, de style, de scansion, de rythme. Succès foudroyant : un monde fou se presse au "Green Mill" pour proférer son texte lors des "Uptown poetry slam", ce qu’on pourrait traduire par "la claque de la poésie dans les beaux quartiers", "slam" signifiant claquer, comme une porte qui claque ; mais aussi schlem, comme grand schlem au bridge ou au tennis, quand on rafle toute la mise. Il fallait que ça claque, et en moins de vingt ans, le slam, qui mêle écriture, oralité et expression scénique s’hybride avec le mouvement hip-hop naissant et déferle dans le monde entier. Il atteint l’Europe à l’aube du XXIème siècle ; ressuscitée dans les bouges, les bars, les rues et les places publiques, la poésie revient soudain au premier plan, quand les tourments du monde se font plus menaçants et le besoin des mots de plus en plus criant.

Et puis, à Bruxelles, Belgique, il y a Joy, de son vrai nom Gioia Friolli. Son patronyme ne laisse aucun doute sur son origine italienne, mais elle brouille les pistes en signant  parfois aussi  Gioia Kayaga : son grand-père maternel était burundais. Joy, cette jeune femme de 27 ans, un carrefour d’identités, s’est fait en quelques années un sacré nom sur la scène slam bruxelloise. En 2013, son prix paroles urbaines de la Fédération Wallonie-Bruxelles lui a permis de slammer dans tout le monde francophone et de sortir son premier album-livre d’après son spectacle " Tram 25 ".

" Tram 25 " raconte son arrivée à Bruxelles, débarquant de Namur, et sa découverte  des gens, des choses et du sens du tram : au début, elle le prenait vers  à l’ULB, où elle suivait des études en littérature française : c’était les beaux quartiers et les gens qui vont avec ; puis elle a pris le 25 dans l’autre sens, vers Schaerbeek, où elle donnait jusqu’il y a peu des cours d’alphabétisation à des primo-arrivants : d’autres figures qu’elle convoque dans ses textes engagés, durs et magnifiques.

D’où lui est venue cette rage d’écrire et de dire ? De son amour des mots et de la littérature, africaine en particulier ? D’avoir écouté en boucle Gaël Faye, le slammeur franco-rwandais qui a frappé très fort avec son premier roman "Petit pays" ? De son désir d’exister comme femme sur une scène très masculine ?  De son rêve d’emmener  d’autres femmes avec elle pour oser dire leurs tourments avec leurs mots ? Peu importe, Joy est de celles qui font renaître la poésie et nous donne envie de la lire et de l’écouter.

Tout le Baz’Art de Joy

ARTE, dimanche 1 octobre 2017, 17h45

LA UNE, mardi 3 octobre 2017, 23h25