Fien Troch : le cinéma, une affaire de famille

Tout le Baz'Art de Fien Toch
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Tout le Baz'Art de Fien Toch - © Tout le Baz'Art

Y a-t-il un gène du cinéma ? A regarder de près l’origine et la carrière-éclair de la jeune réalisatrice flamande Fien Troch, 38 ans, quatre courts, quatre longs, qui a reçu le prestigieux prix Orizzonti de la mise en scène à la Mostra de Venise pour "Home" en 2016, on serait tenté de dire oui. Son père, Ludo Troch, est un monteur hors-pair qui a aujourd’hui plus de cent longs-métrages à son actif, dont la trilogie de Lucas Belvaux, pour laquelle il a reçu avec ses deux collègues le César du meilleur montage en 2002. Ludo raconte qu’en 1979, à peine arrivé à Sint-Lucas, l’école de cinéma flamande de Bruxelles, qu’il est mis en présence dans un studio obscur de sa première table de montage, une veille Steenbeck, et qu’ il voit serpenter la pellicule 35mm d’une bobine à l’autre et l’image saccadée s’encadrer dans la loupe centrale… ce fût une évidence : il avait tout compris, le geste, le regard, comme si dans une autre vie il était déjà monteur.

Sa fille Fien vivra la même chose, mais pas tout de suite. Elle voulait être comédienne, mais elle échoue aux examens d’entrée de l’école d’acteurs d’Anvers. Ludo l’incite alors à s’inscrire à  cette école de cinéma de Schaerbeek, devenue la "Luca school of art", où il est entretemps devenu prof.  Fien choisit la réalisation et ses premiers travaux épatent tous ses profs : le cinéma elle l’a dans le sang. Trente ans plus tard le gène Troch a de nouveau frappé !

Et c’est toujours à la Luca school que Fien rencontre Nico, Nico Leunen qui apprend le montage avec son père dans la cellule d’à-côté. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et, tout naturellement, Nico se met à monter les premiers courts-métrages de Fien, dont le très rock and roll "Wooww", avec Peter Van Den Begin, l’acteur révélé dans "The King of Belgians" et "Dode hoek" . Comme Ludo, Nico a l’étoffe d’un grand monteur : le réalisateur flamand Felix Van Groeningen fera appel à lui pour monter "La merditude des choses" qui ira à Cannes, puis "The Broken Circus Breakdown", nominé aux Oscars ; il travaillera pour le réalisateur et acteur canadien Ryan Gosling pour "Lost River" ; mais surtout Nico va continuer à monter presque tous les films de Fien qui en quatre longs-métrages, va s’imposer comme une des voix les plus forte et singulière du cinéma flamand. Gageons que si le gène du cinéma existe, leurs deux petits garçons, qu’elle n’hésite pas à faire jouer dans ses films, ont un bel avenir devant eux.

Les critiques désignent Fien Troch comme "la cinéaste du temps-mort, du nu, du vide" et c’est vrai qu’elle n’a pas son pareil pour installer des atmosphères glaçantes et distiller, plan après plan, un furieux malaise, teinté de burlesque et d’absurde ; mais elle est aussi et surtout une observatrice minutieuse et acérée de l’enfance et de la famille, au sens large et contemporain du terme : uni-parentale, en bande, en communauté, en lambeaux…  Son premier film "Een ander zijn geluk", "Le bonheur de l’autre", qui sort en 2005, décrit ce que vivent les habitants d’un village après la mort accidentelle d’un enfant, un des leurs. Trois ans plus tard, elle met en scène Emmanuelle Devos et Bruno Todeschini dans "Unspoken", "Non-dit", l’histoire d’un couple qui tente de se reconstruire cinq ans après la disparition inexpliquée de leur fille de 12 ans, Lisa. Avec "Kid" en 2012 et "Home" en 2016, qui recevront de nombreux prix, elle atteint une autre dimension : "Kid" parle d’enfants perdus dans une monde d’adultes et Fien situe l’action de son film dans la Campine profonde, chez ses grands-parents, là où petite elle passait ses vacances. Le parti-pris cinématographique est radical : très peu de dialogues, successions de longs plans fixes : l’effet est saisissant. Et dans "Home" qu’elle a co-scénarisé avec Nico,  il s’agit d’une bande d’ados en ville, qui s’opposent à l’autorité quelle qu’elle soit et posent avec force la question des valeurs dans un monde sans repères. Et pour coller au mieux à la réalité de ces jeunes, ses choix de mise en scène sont aussi drastiques, mais aux antipodes de ceux de "Kid" : équipe réduite, caméra mobile, filmant au plus près ; les acteurs non-professionnels ont tous reçus un téléphone portable dont ils se servent comme caméra, leurs images sont intégrées au film… Le montage fût un casse-tête, le résultat est époustouflant.

Et n’oublions pas la famille des jeunes femmes cinéastes qui dès l’aube des années 2000 a fait souffler une brise bienvenue sur la fiction flamande : Patrice Toye, avec "Rosie", Ilse Somers avec "Week-end aan zee", Cecilia Verheyden avec  "Achter de Wolken" et Fien Troch, bien sûr, des nouvelles voix singulières et puissantes qui ne se tairont pas de sitôt.

 

TOUT LE BAZ’ART de Fien Troch

ARTE, dimanche 27 mai, 17h35

LA UNE, jeudi 31 mai, 23h45