DJ Lefto, tastemaker

Ce matin encore, c’est le même rituel. Dans son appart’ de plain-pied du Parc Josaphat à Schaerbeek, Stéphane Lallemand, dit DJ Lefto, glisse quelques-uns de ses précieux vinyles, choisis la veille avec soin, dans son trolley matelassé. Un kiss à sa compagne, un kiss à son bébé de fils, et le voilà parti jusqu’au taxi qui s’impatiente sous la pluie traînant derrière lui son sac à roulettes et sa précieuse et subtile cargaison : quelques heures de musiques et de rythmes pour les clubbers d’une nuit à venir. Cette fois, il n’ira pas trop loin, jusqu’au Vooruit à Gand qui l’engage de temps à autre pour animer ses soirées et ses fêtes endiablées ; mais le plus souvent le taxi l’amène directement à l’aéroport où il s’envole pour Berlin, New-York, Tokyo, Rio ou Shanghaï où il est connu comme Barabbas de tous les clubs en vogue et de leurs oiseaux de nuit qui se réjouissent, frénétiques, le corps à l’affût, de ses nouveaux mix et de ses sets toujours décalés, inventifs, mêlant l’eau et le feu, le volcan et la mer, le hip-hop, l’électro et le jazz, les tempos d’ici et d’ailleurs, en un cocktail explosif, bondissant, irrésistible, mais à chaque fois toujours différent et surprenant.

Car dans le monde musical anglo-saxon, le bruxellois DJ Lefto est respecté comme un de ces rares " tastemaker ", un de ces influenceurs qui inventent des rapprochements inédits, qui créent les tendances à venir, un de ceux qui donnent le ton. Et le ton, lui qui écoute deux à trois heures par jour des musiques nouvelles, il le donne en trois langues à la radio : en flamand sur Stu Bru, la chaîne musicale de la VRT, depuis 1999 ; en anglais sur Worldwide FM, une émanation de la BBC pilotée par Gilles Peterson, le pape Outre-Manche des musiques urbaines et branchées ; et maintenant en français à la RTBF sur Pure-FM.

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Tout le Baz'Art de DJ Lefto Tout le Baz'Art

Mais où ce touche-à-tout, ce " music lover ", cet explorateur, tend-il réellement ses oreilles ? Sont-elles coincées à jamais sous le plastique sophistiqué de son casque ?  Ou toujours à l’aguet, l’une derrière et l’autre devant ?

Petit, son père l’éveillait au son du pick-up qui microsillonnait des airs de jazz ; et le soir il l’emmenait parfois dans les clubs sombres et enfumés où des musiciens en vrai et en transe jouaient cette musique étrange et extraordinaire qu’il n’a jamais oubliée ; ado, il s’est  encanaillé avec ses potes du Lycée Saint-Pierre à Jette en écoutant en boucle le rap belge d’avant-garde de Starflam et ses scratchs sur platine ; rebelle, il se sèvre au graph sur les murs et s’éclate dans les boîtes des banlieues de Bruxelles ; il se prive de sandwichs et rogne sur son argent de poche pour acheter les vinyles rondelles qu’il écoute inlassablement ; il se drogue au son des punchlines et des samples du hip-hop naissant.

Dès qu’il peut, il zone dans les bacs de Music Mania, un disquaire visionnaire, féru de ces musiques nouvelles, venu de Gand et implanté à Bruxelles rue de la fourche à un jet de pierre de la Grand Place. Il se fait repérer et on l’engage : il y travaillera presque dix ans, au rayon hip-hop, qu’il fait grandir, enrichir et prospérer en stupéfiant la clientèle. C’est là que Studio Brussels, le Stu Bru de la VRT, vient le chercher pour animer " Hop " une des premières émissions belges consacrées à ce style scandé, proféré, multiplié, et qui a aujourd’hui envahi le monde entier.

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Le rap, dont le principe est de sampler des séquences musicales piquées un peu partout, lui fait découvrir d’autres horizons : les rythmes brésiliens et sud-américains, les tambours africains ou les chants et mélopées moyen-orientaux, qu’il intègre à ses sets et leur donnent une " patte " inimitable et originale, saluée aujourd’hui dans le monde entier, comme le note un blog très fréquenté : " Lefto is forever moving forward but always has an ear in the past, he switches effortlessly between hip-hop, funk, breaks, neck-snapping beats, future bass, South-american influences, bruk riddims ans some wild african rythms… " Bigre !

Fin des années 90, on commence à l’inviter pour mixer dans les clubs qui comptent en Belgique et dans les festivals ; il se fait petit-à-petit un nom ; mais ça ne lui suffit pas, il veut se frotter aux plus grands. Il investit ses propres deniers pour traverser l’Atlantique, direction les States et La Mecque New-York, où il se rend une première fois en 1999 pour rejoindre des potes. Il mixe dans des petits clubs, il se fait remarquer, des agents l’abordent. Depuis, demandé partout, il n’arrête plus  de voyager. Lui qui ne fume pas, qui ne boit pas, ne se drogue pas et soigne ses précieuses oreilles, navigue avec aisance entre ses  multiples avions, décalages horaires et soirées tardives, car il adore ça : faire danser les gens, les déconnecter de leur routine et les faire s’envoler par la musique.

Et, il y a plus de vingt ans, quand il sortait avec ses bombes pour graffer en bande jusqu’à six heures du mat’, il se levait toujours le lendemain à neuf heures tapantes, comme un "early bird", d’où son pseudo "Lefto", un lève-tôt qui a fait mouche dans toutes les langues : en flamand, "lefto" c’est un gaucher, et il l’est ; en anglais, "lefto" c’est le gauchiste, et why not ?

Car ça l’arrange, lui qui enrage parfois à voir le monde comme il va, lui qui aime brouiller les pistes, qui se meut avec avidité dans tous les styles et qui écoute toujours en avant, à l’affût de sons nouveaux, étranges, exotiques qu’il découvre au cours de ses voyages incessants dans le tapage hurlant de toutes les villes du monde, lui qui rêverait entendre un soir dans un vieux bar aux baffles pourris juste une note, une simple note à sampler, cette note là, pour s’esbaudir et faire danser l’univers en extase.

 

TOUT LE BAZ’ART de DJ Lefto

ARTE, dimanche 8 décembre, 17h35

LA UNE, dimanche 15 décembre, 22h40