Delphine Boël, love !

Tout le Baz'Art de Delphine Boël
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Tout le Baz'Art de Delphine Boël - © Tout le Baz'Art

Quand, en 2003 à la Biennale de Venise, ils ont exposé de concert, l’artiste sulfureux flamand Wim Delvoye parlait d’elle comme "la princesse généreuse, incisive et drôle de l’art contemporain belge". Au delà du jeu de mot, il parlait d’or, car celle qui se dit comme lui artiste multi-support et fille de Roi n’a jamais vraiment été ni l’une ni l’autre. Elle aura couru toute sa vie derrière une double reconnaissance : celle de son père biologique, et celle de son art vu pour lui-même et non celui d’une "pas tout-à-fait princess", bâtarde, illégitime, cachée, niée : un art sans importance, mais une proie idéale et un vrai délice pour les médias pipoles…

Avec l’arrêt de ce cinq novembre de la cour d’appel de Bruxelles, Delphine Boël entrevoit sans doute le bout du tunnel d’un combat judiciaire entamé en 2013 : la cour donne trois mois à l’ex-roi des belges Albert II pour se soumettre à un test de paternité, une expertise ADN. Lui qu’elle appelait Papillon quand elle était toute petite et qu’il venait rejoindre sa mère en secret dans l’appartement discret qu’elles occupaient à Bruxelles ; lui qui bien plus tard, devenu roi, avait lancé "D’ailleurs, tu n’es pas ma fille !" lors de leur dernière conversation téléphonique entre Bruxelles et Londres où la mère et la fille s’étaient finalement installées pour se mettre à l’abri des chuchotis et des ragots de cour, lui, devra peut-être finalement la reconnaître face aux juges comme son quatrième enfant…

A Londres, tout avait plutôt mal commencé pour Delphine, après une scolarité difficile, elle s’inscrit à la Chelsea school of art and design où elle s’essaye au stylisme. Son premier travail est de réaliser une collection de lingerie dans laquelle elle doit défiler : soutiens et slips, tout est mal coupé et elle a l’air d’une cruche… Elle passe donc à autre chose et dans la section arts plastiques, elle trouve sa place en se passionnant pour le fil de fer et le papier mâché : elle crée des personnages en trois dimensions inspirés de James Ensor, mais coloriés à la Niki de Saint Phalle. Elle décroche une première expo dans une galerie de Portobello road , la rue chic et branchée du toujours Swinging London. Elle a dix-neuf ans, et petit-à-petit, en Angleterre, l’enfant cachée se fait un nom : des galeries l’invitent, on l’expose, on l’achète, elle rayonne… Personne ne s’étonne de ses tenues extravagantes et bariolées, ni de ses trônes aux multiples couleurs parfois joufflus parfois tordus riants ou ricanants qu’elle met en avant dans ses installations…

La bombe éclate en octobre 1999 : quelques lignes dans le bouquin qu’un tout jeune journaliste flamand, Mario Daneels, consacre à la Reine Paola "Van Dolce Vita tot Koninging" : Delphine Boëls est la fille naturelle du roi des belges ! Et alors, tout va changer pour elle car une phrase aura suffit, une phrase pour lancer la chasse à la fille illégitime d’Albert II : des paparazzis campent jour et nuit devant sa maison ; dans la rue des quidams et des soi-disant journalistes l’abordent en permanence et ne lui laissent aucun répit ; et pire, des galeristes sur lesquels elle comptait : "Mademoiselle, vous comprendrez que dans ces conditions…."

Et c’est alors qu’elle peint " Escaping Reality " :

"Je suis dans ma maison à Londres on voit ma fenêtre et ma porte rouge, il y a juste mon ombre à travers les fenêtres qui bouge d’un côté de la pièce à l’autre. Dehors dans la rue, il y a beaucoup de bruit. Plein de voix qui viennent de partout. Des caméras qui flach sur ma maison qui apparaît comme un orage, le tonnerre (click, click, click). Je sors nue devant ma porte rouge. Elle est fermée derrière moi, les caméras explosent… "

Un tableau, un texte qui va très loin, rien que des mots, gris, noirs et rouges, son écriture, les lettres qu’elle trace et elle qui se démultiplie. Et comme celles qu’elle admire, Louise Bourgeois, Sophie Calle ou Tracey Emin, elle décide de faire d’elle-même et de sa faille une œuvre où son corps montré, les mots fixés et les couleurs criardes, noir, jaune, rouge comme un drapeau qui claque au vent hurleraient pour qu’on l’entende - pour qu’ "Il" l’entende - une œuvre thérapie, enfantine, pop, psychédélique – avec sur tous les tons et toutes les formes des mots : phrases, slogans, prières, injures, qu’elle répète à l’infini et sur tous les supports.

Triste et sinistre ? Non, joyeuse ! Tragique oui, mais ludique ! Mi-belge, mi-british, désormais installée à Uccle avec Jim son compagnon américano-irlandais et leurs deux enfants, Joséphine et Oscar, Delphine Boël, fantaisiste et malicieuse, grave et graveleuse, se débat dans l’oxymore et la contradiction ; elle est triste, yes ? mais elle rit, ouf ! et de sa joie et pour notre plus grand plaisir elle trace maintenant en spirale sur ses tableaux, ses fichus, ses assiettes jusqu’à la transe et l’obsession des milliers de fois un mot : love ! Comme si elle avait déjà tourné la page.

Tout le Baz’Art de Delphine Boël

La Une, jeudi 23 novembre, minuit