David Linx, I am not your negro

Tout le Baz’Art de David Linx
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Tout le Baz’Art de David Linx - © Tout le Baz’Art

Tous ceux qui ont vu "I am not your negro", le fabuleux documentaire du cinéaste haïtien Raoul Peck sorti l’année dernière et nominé aux oscars n’oublieront pas de sitôt le visage de James Baldwin, irradié par deux yeux immenses aux paupières tombantes. Ils n’oublieront pas non plus sa voix ou plutôt ses mots, car pour dire "Remember this house " le splendide texte inachevé de l’écrivain américain qui traverse tout le film, Raoul Peck a fait appel aux voix puissantes de Samuel L. Jackson, et de Joey Starr pour la version française. Un texte qui évoque trois grandes figures de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis : Medgar Evers, Martin Luther King et Malcom X, tous trois assassinés alors qu’ils n’avaient pas quarante ans. James Baldwin a combattu à leurs côtés dans les années soixante avant son exil définitif en France en 1970 . Baldwin combattait par les mots, romans, nouvelles, essais, et ses poésies qu’il lisait dans les meetings, avec pour thème les tensions raciales et sexuelles. Noir et homosexuel, James Baldwin savait de quoi il parlait, abusé par des flics de Harlem à l’âge de dix ans ; ses textes restent d’une actualité brûlante et sont repris aujourd’hui par ceux qui perpétuent une lutte toujours à recommencer, et notamment par ceux de "Black lives matter", "Les vies noires comptent", un mouvement créé après que des policiers aient abattu sans sommation des jeunes noirs dans plusieurs villes américaines. Son livre le plus connu "Go tell it to the mountain", "La conversion", a influencé les plus grands écrivains : Toni Morrison, prix Nobel, et Allen Ginsberg, le chef de file de la Beat Generation, s’en réclament. Baldwin, que l’on présentait souvent comme un écrivain noir, le voyait comme une forme de racisme sournois et déguisé, et répondait toujours : "I am not your negro !" Je ne suis pas votre nègre !

David Linx, le plus célèbre chanteur belge de jazz, aurait pu reprendre la phrase à son compte, lui dont la virtuosité vocale et rythmique ont fait dire perfidement à certains que du sang noir devait certainement couler dans ses veines… David Linx doit presque tout à James Baldwin qui fût pour lui un père adoptif, un ami, un mentor. A dix ans, David lit "La conversion" qui traînait sur une étagère de son père : un choc ! David, lui aussi, s’est toujours senti différent, avec son corps filiforme, son visage longiligne et sa tignasse blonde frisée à l’africaine. Quelques années plus tard, il rencontre l’écrivain lors d’une lecture à Amsterdam ; Baldwin, très sollicité, accepte pourtant de parler avec "the white boy with the kinky hair" ; David lui arrache ce soir là le  numéro de téléphone de sa maison du sud de la France à Saint-Paul de Vence… Il lui faudra plus d’un an pour trouver le courage de l’appeler et oser lui dire : "J’arrive !". Et David Linx s’installe alors dans la maison de James Baldwin, partage sa vie, et en fait son deuxième père, son père spirituel.

Mais si David doit sa musique à quelqu’un c’est à Elias Gistelinck, son vrai père, flamand de Bruxelles, trompettiste et compositeur, un pied dans le classique, un autre dans le jazz, qui l’emmenait enfant écouter tous les concerts parfois jusqu’à l’épuisement et faisait tourner sur son pick-up ad libitum les versions les plus rares de ses morceaux préférés. Grâce à lui, David a tout entendu, tout digéré, tout absorbé, et très vite, il se met à jouer, et d’abord de la batterie, avant de se lancer dans le chant.

Un soir sur la terrasse entourée de pins de la maison de  Saint-Paul-de-Vence, avec au loin, la Méditerrannée, une bouteille de whisky sur la table, James Baldwin se met à chanter une vieille chanson de son enfance, un gospel , "Precious Lord" : "Precious Lord Take my hand Lead on me Let me stand … " "Précieux Seigneur Prends ma main Emmène-moi Laisse-moi me reposer…" Tout de go, David Linx lui demande : "Let’s make a record together…" "Faisons un disque ensemble". Et Baldwin lui répond " 0k ! "  Nous sommes en 1985 et c’est ce moment qui va lancer la carrière de David Linx.

Un an plus tard, il enregistre "A lover’s question" avec James Baldwin et d’autres jeunes pousses du jazz belge dont le guitariste Pierre Van Dormael. Son premier disque personnel est devenu une référence, un précieux moment dans l’histoire du jazz et de la littérature mondiale. James Baldwin meurt peu de temps après : à son enterrement, dans la cathédrale Saint-Patrick à New-York, on chantera "Precious Lord"…

Mais le "Baldwin Project", comme l’appelle désormais David, va continuer sous la forme d’un spectacle, présenté à Bruxelles en septembre 1988, un spectacle qui fera date, avec une brochette de musiciens et d’artistes qui accompagneront ensuite David tout au long de sa prolifique et fructueuse carrière : le pianiste Diederick Wissels, le bassiste  Michel Hatzigeorgiu, le saxophoniste et chirurgien Guy-Bernard Cadière, la chanteuse Victor Lazlo, la chorégraphe Michèle Noiret.

Dans son Tout le Baz’Art, David Linx emmène Hadja Lahbib dans Bruxelles, à la rencontre de certains d’entre eux, avec qui il chante, psalmodie, improvise et s’offre dans les légendaires et bien cachés studios ICP une séance d’enregistrement décoiffante avec la chanteuse Marie Daulne de Zap Mama.

ARTE, dimanche 15 octobre, 17h35

LA UNE, mardi 17 octobre 23h25