Catherine Salée, une cerise dans le shaker

Tout le Baz'Art de Catherine Salée
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Tout le Baz'Art de Catherine Salée - © Tout le Baz'Art

Pour le grand public, elle est Brigitte Fisher, la bourgmestre de Heidenfeld, au bord de la Semois, le vrai-faux village de "La trêve", la série de Matthieu Donck, grand succès  à la RTBF, diffusée aujourd’hui dans de nombreux pays. Et à parcourir distraitement son palmarès filmique, nominée d’année en année pour le Magritte de la meilleure actrice pour un second rôle, qu’elle obtient en 2014 pour "La vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche, et en 2017 pour "Keeper" de Guillaume Senez, on l’imaginerait bien cantonnée à jouer éternellement les seconds couteaux, mais ce serait oublier que les personnages qu’elle campe, même pour une courte apparition, une image, une réplique,  marquent toujours les esprits. Catherine Salée n’arrête pas de tourner, pour une minute ou pour des heures, pour les grands comme les petits, pour les courts et pour les longs ; et de fouler les tapis rouges, à Cannes, Paris, Bruxelles ou… Clermont-Ferrand.

Foi de son impressionnante filmographie, on se dit que cette blonde, plus si jeune, avec ses formes généreuses, taillée à jouer les mères castratrices et dépressives, a bien plus que ce tour là dans son sac… Et les multiples tours et les détours de son immense sac lui viennent des planches, du théâtre, où presque rien n’est comme au cinéma, quoique…

Je suis quelqu’un de très bien. Les gens le disent : une fille très bien ! Très, très bien. Elle électrise son monde. Si elle n’était pas blanche, on parlerait de son tempérament africain. Regardez-la, souriante, bagarreuse, agitée, parfois secouée comme la cerise dans le shaker de la vie…

Ce sont les premières phrases d’ "Une plume est une plume", un spectacle seule en scène que Catherine a créé en 2004 au Festival de Théâtre de Liège, une pièce à six mains : au stylo, Jean-Marie Piemme, à la mise en scène Isabelle Pousseur et sur le plateau Catherine Salée : six mains qui ont imaginé, mis en mots et en gestes, petit-à-petit, par improvisations successives, enregistrées, écrites, ré-écrites, ce texte autobiographique et universel qui parle avec douceur, fureur, rire et gravité de son enfance africaine et de sa mère morte trop tôt, et dont la forme définitive n’a été fixée que quelques jours avant la première. Alors, la cerise dans le shaker, serait-ce la méthode secrète de Catherine Salée qui lui permet d’incarner magnifiquement qui elle veut, comme elle veut, où et quand on veut ?

Une réponse vient de sa formation : adolescente au collège Saint-Barthélemy de Liège, elle jouait des rôles édifiants dans les pièces épiques que montaient chaque année des professeurs passionnés ; puis au Conservatoire, toujours à Liège, dans la classe de Max Parfondry et de Jacques Delcuvellerie, elle apprend les vertus et la joie de l’observation, celle de la vie courante et celle des gestes des gens simples et banals qui doivent l‘armer pour, impro après impro, essai après essai, réinventer les grands rôle dans les textes de Brecht, Marivaux, Molière, ou Duras.

Une autre réponse viendrait du bus 10, du TEC-Liège qu’elle prend tous les jours pour aller à l’école, où Catherine se lie d’amitié avec Delphine, Delphine Noëls, qui va faire l’Insas, l’école de cinéma de Bruxelles et qui la fera jouer dans tous ses projets d’étudiante : "Tant va la cruche à l’eau", "Tu ne dois pas attendre ce coup de téléphone", "Une clef pour deux" : Delphine a zéro sous, on répète les scènes en les improvisant, on tourne dans la foulée, et hop ! Et donc les premiers pas de Catherine au cinéma dans les courts-métrages de Delphine ressemblent furieusement à ce qu’elle vit au théâtre.

Sauf que, comme elle le dit souvent, il y a deux différences de taille entre théâtre et cinéma : le temps et le pouvoir. Sur une scène, face au public, le temps est compté, c’est le temps de la représentation, le temps de l’ici et maintenant ; au cinéma le temps s’étire, chaque action peut se répéter de prises en prises quasi à l’infini. Au théâtre, après les trois coups, dès le lever de rideau, c’est l’acteur qui prend le pouvoir ; au cinéma, l’acteur n’a jamais le pouvoir : il est entièrement à la merci du réalisateur. Et la fameuse méthode de "la cerise dans le shaker" ne fonctionne pas avec tout le monde.

Abdellatif Kechiche, laisse une grande latitude à ses acteurs et actrices qu’il encourage à improviser, multipliant les prises, jusqu’à quatre-vingt pour une seule scène. Catherine Salée s’est sentie sur le plateau de "La vie d’Adèle" comme un poisson dans l’eau. Avec les frères Dardenne, ce fût une autre paire de manches : avant de tourner, ils ont déjà tout est prévu au millimètre près et s’ils répètent eux aussi de nombreuses fois chaque scène, c’est dans le souci quasi maniaque d’atteindre la perfection de ce qu’ils ont imaginé. En arrivant  sur le tournage de "Deux jours, une nuit", Catherine n’en menait pas large, elle a dû s’adapter, ce qu’elle a fait avec brio, décrochant au passage une ixième nomination aux Magritte de meilleure actrice pour un second rôle.

Catherine Salée n’a plus qu’à espérer que le cinéma lui offre enfin un premier rôle à sa mesure, elle qui les multiplie sur les planches, de "4,48 psychose" de Sarah Kane, mis en scène par Isabelle Pousseur, prix de la critique 2008  à la "Musica deuxième"  de Marguerite Duras qu’elle vient de créer avec son complice de la trêve Yohann Blanc sous la houlette de Guillemette Laurent au Théâtre Océan Nord.

 

Tout le Baz’Art de Catherine Salée

ARTE, dimanche 4 février, 17h35

LA UNE, jeudi 8 février, 23h45