Caroline Lamarche, le grand cerf

Tout le Baz’Art de Caroline Lamarche
7 images
Tout le Baz’Art de Caroline Lamarche - © Tout le Baz’Art

Qui n’a pas fredonné en la mimant cette comptine qui remonte à l’enfance "Dans la maison un grand cerf…" ? C’est le titre du dernier roman, de l’auteure d’origine liégeoise Caroline Lamarche, son neuvième, paru chez Gallimard.  Dans ce texte, qu’elle a entamé il y huit ans, elle se replonge dans son enfance et convoque la figure du père avec sa musique bien à elle, celle de l’autofiction, cette manière de transcender ou plutôt de conjurer le réel par l’écriture. Le père, mais aussi le cerf : c’est avec lui qu’elle allait écouter le brame en automne dans la forêt de Saint-Hubert, à l’époque où ce n’était pas du tout à la mode

il n’y avait pas encore ces files de voitures phares éteints, ces gens attendant, vitres baissées que daigne se manifester le seigneur des forêts, ces chuchotements et froissements et odeur de cigarettes qui ne sentaient pas du tout comme la pipe de mon père… 

Du père, elle passe à l’amant, qu’elle nomme de son initiale M, souvenirs douloureux :  

j’étais cheval ou cerf, alors, ou simplement animal, peut-être ai-je touché par lui ma nature animale, M m’ayant à sa manière, imprévisible, menée par tant de chemins détournés que mon cœur pulsant sans cesse, brassant une incroyable quantité de sang, un flot trop puissant pour mes artères, faillit s’arrêter, se briser, se casser en deux, comme le cœur du cerf forcé jusqu’à la mort. 

A l’amant délétère succède un ami homosexuel et bienfaisant, Bertrand, libraire dans les galeries Saint-Hubert à Bruxelles, qui la met en contact avec Berlinde, Berlinde De Bruyckere, l’immense plasticienne gantoise, exposée dans le monde entier, et qui demandera à Caroline d’écrire sur son travail avec… un cerf ! C’est sur ce texte que se clôt le roman :

… Je ne raconterai pas ici l’arrivée du cerf ni la manière dont il fût pris en charge, avec énergie et délicatesse, dans l’urgence requise par la fragilité des chairs… Je ne décrirai pas davantage son apparence finale, ou plutôt son apparition telle que j’en fus témoin, toute la substance organique, chair, entrailles et poils, disparue, mangée par l’amour et le travail d’une femme. C’était, transfiguré, un grand mort.

 

Trois phrases et d’emblée la musique singulière de Caroline Lamarche se fait entendre : une écriture somptueuse et exigeante, ciselée et retenue. Les jurés du prix Rossel ne s’y sont pas trompés : elle reçoit le prix en 1996 pour son premier roman "Le jour du chien" ; ses éditeurs français, les prestigieux Minuit et Gallimard, non plus. Pourtant, celle qui se dit née à l’écriture d’un carnet de rêve qu’elle tenait depuis toujours, se fait éditer sur le tard, à la quarantaine, après une vie déjà bien remplie : elle naît en 1955 à Beaufays, sur les hauteurs de Liège, dans une bonne famille d’industriels, sidérurgie et tabac. Elle passe son enfance en Espagne et en France. Son diplôme de philologie romane en poche, elle part au Nigéria avec son premier mari, où elle enseigne.

De retour au pays, après un recueil de poèmes "Entre-deux" et un autre de nouvelles "J’ai cent ans", elle se met au roman. Le prix Rossel pour "Le jour d’un chien" la décide à persévérer et très vite, elle voudra explorer avec détermination la face sombre de l’âme humaine en puisant dans sa vie personnelle :

…Il y en en moi une faille, un lieu où le soleil ne pénètre jamais, un lieu froid et glacé dont j’ignore jusqu’au nom… On dit que le corps soumis à une très grande douleur produit sa propre morphine, l’esprit aussi, je crois… 

Chaque roman est un tour de force ; livre après livre, elle éclaire cette faille et cette douleur en elle, elle interroge le désir et sa souffrance, elle met le corps qui détruit et magnifie en phrases et métaphores, en cherchant toujours la juste distance, c’est-à-dire : " …être au monde, sans être dans le monde…". Quelle est la juste distance pour celle qui a subi des coups et a été violée ? Et pour celle qui connaît pour l’avoir éprouvé le poids des corps et le poids des mots : "Si tu cries, je te tue !". Dans "La mémoire de l’air", Caroline raconte un viol, son viol, tous les viols, sans pathos, sans affect, avec une justesse absolue et glaçante.

Qu’ elle explore la sujétion consentie et les relations sadomasochistes dans "La nuit l’après-midi" et "Carnets d’une soumise de province", sans qu’on sache s’il s’agit d’elle, d’un fantasme ou d’un rêve ; qu’elle relate son expérience de visiteuse de prison et sa correspondance avec Eric Lammers, dit "La bête", cette figure du grand-banditisme et de l’extrême-droite des années 80, cet assassin qui à 40 ans comptait déjà 17 ans derrière les barreaux, dans "Une âme plus si noire", un recueil de 90 lettres adressées à l’écrivaine par un malfrat qui cherche la rédemption à travers la lecture et l’écriture, l’œuvre de Caroline Lamarche et sa voix, douce et grave, nous adresse un message de courage, de franchise, de pudeur unique dans la littérature belge de langue française.

 

Tout le Baz’Art de Caroline Lamarche

ARTE, dimanche 29 octobre, 17h35

LA UNE, mardi 31 octobre, 23h25