Bernard Tirtiaux, Nivard de Martinrou

Bernard Tirtiaux
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Bernard Tirtiaux - © Tout le Baz'art

" La tâche du verrier le rend humble parce que la lumière lui rappelle sans cesse qu'elle est insaisissable, tandis que la pratique de l'écrivain est arrogante parce qu'elle englobe les choses dans une vérité arrêtée... "

En écrivant cette phrase dans son roman "Le passeur de Lumière, Nivard de Chassepierre maître verrier", Bernard Tirtiaux savait ce qu'il disait. Il venait de passer à deux doigts de la mort, juché sur une échelle mal équilibrée en réparant par mauvais temps un vitrail d'église en hauteur. Prise par le vent, l'échelle oscillait dangereusement livrée à la furie des rafales. Un réflexe désespéré, se retourner dos au mur, lui permit de la plaquer à la paroi du clocher : sauvé ! Le soir même, il jeta sur le papier les premiers mots de son roman, avec l'arrogance de celui qui a survécu, qui tient à son art et qui a senti l'urgence de le transmettre et de le raconter ; et l'humilité de celui qui sait que la vie est fragile, comme la lumière insaisissable qui passe de l'aube au crépuscule et de saisons en saisons dans les couleurs des vitraux.

" Les couleurs cherchent les mots et les notes de musique et l'Adepte se trouve à son insu poète et musicien. Il a rangé devant lui les tons glanés de la mélodie, ceux qui ont résisté à la confrontation. Les uns adoucissent les autres, les autres mettent en valeur les uns. Toute la tendresse du monde est là à ses genoux. "

Au XIème siècle, Nivard de Chassepierre, dit l'Adepte, d'abord orfèvre à Huy puis maître-verrier sur les chantiers des cathédrales est parti chercher en Syrie le secret de la coloration du verre. Bernard Tirtiaux conte ses aventures dans un roman paru en 1993. Un énorme succès : traduit dans plusieurs langues, il est vendu à plus de 300.000 exemplaires. Dans le personnage de Nivard, Bernard a mis beaucoup de lui-même, il en a fait un héros à son image : un grand escogriffe blond aux yeux bleus et cheveux tout en croles et bataille ; comme Nivard, Bernard a perdu une jambe et ne se déplace qu'avec une prothèse ; comme Nivard, Bernard est un artisan du verre, un passeur de lumière, il pratique l'art du vitrail et des sculptures de verre depuis ses dix-huit ans. Mais contrairement à Nivard, qui se méfie des mots, Bernard les adore. Il les voit chanter comme ces éclats de verres qu'il doit assembler teinte sur teinte pour créer un vitrail. Bernard joue et psalmodie autant avec les mots et les notes: poète, musicien, interprète, acteur, metteur en scène, le maître-verrier se révèle aussi une bête de scène.

En 1976, il rachète Martinrou, la ferme familiale qui l'a vu naître, à Fleurus près de Charleroi. L'autoroute de Wallonie qui passe à moins d'un kilomètre vient à peine d'être inaugurée, et un peu plus loin, de l'aérodrome on n'entend décoller et atterrir que de rares coucous… Martinrou, une belle grande ferme en carré partiellement en ruine au milieu des betteraves et des blés que Bernard va s'acharner à remettre debout de ses propres mains pour en faire un lieu à sa mesure. Il y installe ses ateliers et transforme les granges en salles de spectacle. Et très vite Martinrou, où il crée ses mises-en-scène et où il invite des artistes des quatre coins du pays à se produire, devient un haut-lieu d'une culture alternative, exploratoire et sans concessions. Avec ses complices, il va même jusqu'à construire sans aucun permis au fond du potager une maison-bulle , d'une architecture révolutionnaire, toute en blancheur, toute en rondeur. Trente ans plus tard, elle est toujours là, inoccupée mais intacte...

Mais la modernité était sans doute ailleurs : dans l'autoroute triomphante et son chapelet de zoning, grignotant peu-à-peu les parcelles alentour ; dans les six millions de passagers des Boeing d'une compagnie low-cost qui déchirent le ciel minute après minute. Face aux envahisseurs, Bernard-Nivard de Martinrou, l'irréductible, tient bon. Chaque année, il plante deux cents arbres aux abords de sa propriété, pour que les sous-bois le protègent. Et il qu'il puisse en paix continuer à sculpter la lumière, et à recevoir sur les tréteaux de Martinrou  soir après soir un public toujours plus nombreux et enthousiaste.

Dans son Tout le Baz'Art, Bernard Tirtiaux fait visiter Martinrou à Hadja Lahbib, de la petite chapelle de ses premiers vitraux à son atelier d'aujourd'hui où il peaufine sa dernière œuvre ; dans la grande salle où il chante avec son fils Grégoire au saxophone et Line Adam qui a arrangé son dernier disque au piano ; avec Daniel Donies, metteur en scène, et son vieux complice Philippe Mousset, l'architecte qui a conçu et construit avec lui la maison-bulle. Puis il l'emmène à Saint-Gérard, dans l'atelier de Grezgorg Gurgul, qui fond toujours le verre au feu de bois, à la recherche du secret perdu du rouge à l'or, comme Nivard de Chassepierre dans le passeur de lumière.

 

TOUT LE BAZ'ART de Bernard Tirtiaux sur la Trois le jeudi 19 janvier, 22h23