Babetida Sadjo, est-ce que vous l'avez vu ?

Tout le Baz’Art de Babetida Sadjo
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Tout le Baz’Art de Babetida Sadjo - © Tout le Baz’Art

"Est-ce que vous l’avez vu ?" Elle apparaît en costume d’homme, ses yeux de velours plus noirs que sa chair et des valises à la main : "Est-ce que vous l’avez vu ?" ce sont ses premiers mots dans "Les murs murmurent", elle est seule en scène et ces murs la ramènent aux chants de son enfance et au silence des pères. Babetida Sadjo, un sacré bout de femme,  tempérament volcanique, le feu dans son jeu, s’est construite en dix ans une belle carrière de comédienne sur les planches et les écrans, grands et petits, en Belgique du Nord et du Sud, en France, en Islande ; elle écrit ses propres textes d’une plume flamboyante et se rêve en cinéaste, son scénario à la main, prête à tourner…

"Est-ce que vous l’avez vu ?" Babetida est née en 1983, à Batafà, une petite ville de  Guinée-Bissau, une ancienne colonie portugaise ; elle a à peine deux ans quand son père quitte sa mère, la laissant seule avec ses cinq enfants ; une enfance pauvre, presque misérable : Babetida se souvient d’avoir eu faim… Mais Djonco, sa maman, rencontre un coopérant belge qui adopte la famille et les emmène au Vietnam, à Hanoï, où l’appelle sa nouvelle mission.

"Est-ce que vous l’avez vu ?" Babetida n’a que douze ans et avant de quitter son pays sans doute pour toujours elle tente un geste fou, elle veut revoir son père… Elle chipe quelques sous dans le porte-monnaie familial et prend l’autobus qui cahote longtemps sur les pistes et dans la brousse pour l’emmener là-bas à plus de cent-cinquante kilomètres…

"Est-ce que vous l’avez vu ?" Et elle le retrouve. De cette rencontre, elle se souvient de la beauté et du silence, et de ce moment, elle fera ce texte et ce spectacle magnifique sur l’ombre portée des  pères manquants, dont l’absence handicape pour aimer, avec ces mots comme un cri "Les enfants viennent au monde pour rencontrer leur père, sinon pourquoi sortiraient-ils de leur mère ?"

A Hanoï, Babetida qui ne parle alors que le créole portugais est inscrite dans une école francophone et elle s’acharne à apprendre cette langue étrange, le français, au point de vouloir monter sur les planches de la salle des fêtes pour réciter des textes théâtraux et littéraires. Et c’est là qu’elle attrape un virus qui ne la lâchera plus : lire, écrire, dire, jouer… Plutôt qu’être médecin, avocate ou sage-femme, elle sera comédienne…

Et quand son beau-père emmène sa famille en Belgique, à Herstal, près de Liège, jeune adolescente, elle suit les cours de théâtre du Centre Antoine Vitez ; puis elle s’envole à Bruxelles, au Conservatoire, où on la repère très vite : elle joue avec Michel Kalecenbogen, Philippe Blasband, Thierry Debroux, Guy Theunissen… elle joue en France "Terre noire" d’Irina Brooks avec Romane Bohringer, elle joue au cinéma aussi pour Albert Dupontel dans "Cinq mois ferme", dans "La loi du déshonneur" de Francesco Luzemo. En 2015, elle reçoit l’Ensor du meilleur second rôle féminin pour son jeu remarqué dans "Waste land" de Peter Van Hees, avec Jérémie Reignier. L’année dernière, elle obtient le premier rôle dans "And breathe normally" de la réalisatrice islandaise Isold Uggadotir.

En 2007, à la fin de ses études, elle était retournée en Guinée dans sa ville natale pour y tourner un documentaire, "Batafà blues" et là, le sort des femmes et surtout des jeunes filles excisées sauvagement, une pratique très courante là-bas, l’interpelle au plus profond d’elle-même ; elle veut s’emparer  de ce thème et l’imposer au théâtre en Belgique. Elle songe à adapter pour la scène " Fleur de désert ", le récit de la top-modèle anglaise d’origine somalienne Waris Dirie, excisée à cinq ans et ambassadrice de l’Onu pour les mutilations génitales féminines, mais elle échoue à en obtenir les droits. C’est l’acteur et auteur Pietro Pizzuti qui lui écrira un texte sur mesure , "L’initiatrice", un émouvant dialogue entre deux femmes qu’elle défend sur les planches du théâtre Le Public avec Florence Crick,  dans une mise en scène de Guy Theunissen.

Cette grande lectrice, dévoreuse de textes et de livres, attendra quelques années avant de se lancer elle-même dans l’écriture. Elle a fait mouche avec son premier texte "Les murs murmurent", qui est à son image : intense, puissant, drôle parfois, mais surtout terriblement touchant. Créé  à la Samaritaine, repris au Théâtre du Boson à Ixelles, joué en France, "Les murs murmurent" est un vrai tournant dans la carrière de Babetida. Gageons qu’elle n’en restera pas là : elle a déjà écrit la scénario d’un court-métrage qu’elle compte bien tourner elle-même, elle travaille sur de nouveaux textes,  Babetida Sadjo continuera à nous surprendre et nous ravir, comme lors de cette performance  "Ganymed goes Brussels" de la metteuse en scène autrichienne Jacqueline Kornmüller au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, où Babetida récite, dénudée, face au tableau de Jacques Jordaens "L’allégorie de la fertilité de la terre", le très beau texte de l’écrivain Thomas Glavinic, "Nue".

 

Tout le Baz’Art de Babetida Sadjo

ARTE, dimanche 21 octobre, 17h35

LA UNE, jeudi 25 octobre, 23h40