Alain Moreau, le Tof au Monty

Tout le Baz’Art d’Alain Moreau
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Tout le Baz’Art d’Alain Moreau - © Tout le Baz’Art

Un jour, à Paris, entre deux représentations, Alain Moreau prend l’air sur un banc face à la Maison des métallos dans le XIème où le Tof Théâtre joue "Soleil couchant". Il n’a pas pris le temps de désenfiler Jean, sa marionnette, personnage à taille humaine, tête et buste, grosses lunettes et crâne chauve, la bonne soixantaine, à qui il prête son bras et ses jambes. Un homme déjà âgé d’origine africaine s’assied à côté de lui et se met à parler. Il ne s’adresse qu’à Jean et lui confie son désarroi face à l’attitude des jeunes, immigrés comme lui mais de la deuxième génération, il ne comprend pas  leur perte de repères, ni leur ignorance et leur mépris des traditions. La conversation, ou plutôt le monologue, dure un bon quart d’heure et Jean se permet même un petit geste de la main sur le bras du vieil homme, qui finira par s’éloigner en le saluant avec chaleur. Il n’aura pas jeté un seul regard à Alain…

Un autre soir, en pleine représentation, tout se met à tourner de travers, mais Jean, la marionnette, va prendre les choses en main, c’est du moins ainsi qu’Alain Moreau le raconte : alors que lui tente tant bien que mal de réparer les dégâts, Jean assure le spectacle sur le plateau. Tout rentre dans l’ordre, le public n’y a vu que du feu.

Pirouette ou miracle ? Pudeur du créateur ou évidence du geste ? Va savoir mais c’est ainsi : les créatures d’Alain Moreau lui échappent. Mieux, elles lui montrent le chemin et ce  depuis le tout début, lorsqu’il attaque, cutter en tête, un bloc de frigolite pour faire naître un nouveau personnage. Dès qu’il a tracé les yeux,  c’est le regard et la silhouette à peine ébauchée qui lui soufflent de quelles oreilles, quel nez, quels cheveux l’affubler. Et quand il l’enveloppe de colle et de tarlatane, cette mousseline souple mais solide, qui lui permet de les poncer et de les peindre jusqu’à nous faire croire que leur peau est humaine, les bases de son nouveau spectacle surgissent peu à peu, dictées par l’évidence et l’urgence de la marionnette naissante.

Tout a commencé dans le grenier de la maison familiale à Etterbeek par un rai de lumière où dansaient les poussières, et le rai tombait juste sur une vieille malle d’où s’échappaient des fils. Alain a un peu plus de dix ans, il se risque à l’ouvrir : y dorment des dizaines de petites marionnettes avec leurs croix, leurs fils et leurs costumes. Il découvre alors que son père qui tient un lavoir industriel avait un hobby : à ses heures perdues, il se faisait montreur de marionnettes. Et il va l’encourager : " Vas-y, elles sont à toi ! ".  Alain ne se fait pas prier, il bricole dans le grenier un petit castellet et invite ses amis à ses premiers spectacles… Et après des études de théâtre et de cirque, il fonde le Tof Théâtre à Bruxelles, puis s’installe à Genappe, dans le Brabant wallon, dans un vieux cinéma désaffecté et à moitié en ruine, le Monty, son camp de base durant vingt ans.

 

Depuis "Le tour du bloc" en 1987, les personnages et les spectacles se succèdent : "Eugène, le roi de la frite", "Bistouri", "Les bénévoles", "Piccoli sentimenti", "Soleil couchant", "Zakouskis érotiks", "J’y pense et puis"… Trente ans de petites pièces sans paroles, au "réalisme réduit", qui enchantent et remuent petits et grands sur les scènes du monde entier : le Tof Théâtre a joué dans plus de trente pays ; en 2017, cinq spectacles tournent en permanence pour 200 représentations : Alain a dû sculpter un deuxième Jean et engager d’autres acteurs-montreurs pour animer ses marionnettes et suivre ce rythme endiablé.

Et partout, sur scène et dans la rue, où que l’on soit, quel que soit le public, la magie opère. Est-ce parce qu’Alain voue une tendresse particulière aux personnes âgées que ses spectacles ont cette gravité, cette profondeur jamais pesante, toujours souriante ?  Est-ce parce qu’Alain, caché derrière ses créatures, se permet d’affronter avec légèreté tous nos tabous : le temps qui passe, l’absence, le sexe, l’irrémédiable, la mort ? Est-ce parce qu’Alain est un homme profondément engagé qui interroge son époque et cherche des réponses, concrètes, avec ses marionnettes , mais aussi dans la vraie vie ? Toujours est-il qu’avec le Tof Théâtre, on est loin du Grand Guignol. Des marionnettes ? Oui ! Mais avec un grand M.

Un grand M comme Monty, le vieux cinéma de Genappe aujourd’hui en pleins travaux, car le Tof s’offre enfin une vraie salle de spectacle, mais pas seulement : Alain Moreau veut créer au Monty un pôle artistique autour de la marionnette, des formes animées, des formes manipulées, où il accueillerait des artistes venus de partout ;  et surtout son idée est d’en faire un lieu citoyen, collectif, ouvert à tous… Quand il en parle avec son enthousiasme ravageur, Alain cite toujours Victor Hugo : " Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue… " : le Tof au Monty, c’est maintenant !

 

 

Tout le Baz’Art d’Alain Moreau

ARTE, dimanche 12 novembre, 17h35

LA UNE, mardi 14 novembre, 23h55