Zep dévoile ses parties

Esméra
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Esméra - © Glénat

Cette fois, le père de Titeuf frappe vraiment sous la ceinture. Le sexe n'est plus seulement un truc dont on parle. C'est aussi un truc qu'on fait !

L'auteur de Titeuf n'en finit pas de se diversifier. A côté de sa série à succès dont le dernier album s'est partagé le haut du podium de la saison avec Astérix, on sait qu'il décline des livres plus adultes chez Delcourt, comme Happy Sex et Happy Parents, mais aussi comme What a Wonderful World, qui compile les dessins du blog qu'il tient sur le site du journal Le Monde. On sait aussi qu'il réserve une veine plus personnelle et plus dramatique, à Rue de Sèvres, l'éditeur qui publiera en mai 2016 Un bruit étrange et beau, son deuxième opus du genre. Cette semaine, l'auteur suisse franchit un pas supplémentaire. En compagnie de son comparse Vince - pour qui il scénarise déjà Les Chronokids depuis plusieurs années -, il passe cette fois clairement au récit érotique.

Peu de grands auteurs dans ce créneau qui fait pourtant rêver bien des dessinateurs. Manara a sans doute réussi le tour de force d’y fédérer un large public. Mais ses récits érotiques n'ont pas tous le même intérêt, loin s'en faut. Quelques auteurs déshabillent leurs héroïnes de papier le temps d'un album ou d'un Art Book, mais il est très difficile de ne pas sombrer dans la vulgarité. Le plus gros écueil est sans doute généralement la faiblesse des scénarios. Ou à tout le moins, le côté prétexte de certaines histoires. Le meilleur moyen d'éviter cet obstacle est de développer un scénario charpenté. Du Druuna de Serpieri au Déclic de Manara en passant par La Survivante de Gillon, il apparaît que le fantastique est souvent la bonne entrée en matière pour "justifier" l'érotisme en BD. Zep n'y échappe pas.

Esmera raconte la vie sexuelle d'une femme dont l'éveil aux sens se déroule en Italie, peu avant Mai 68. Elle n'a presque aucun contact avec les garçons, étant placée en internat dans une école tenue d'une main de fer par des religieuses, mais son éducation va se faire peu à peu, notamment grâce à son amie Rachele. Le livre bascule lorsqu'elle éprouve son premier orgasme. Et c'est là qu'intervient l'élément fantastique. À chaque fois qu'elle jouit, Esmera change de sexe. Elle va donc aussi bien pouvoir mener sa vie comme un garçon que comme une fille.

Pour feuilleter la BD sur le site de Glénat

Zep affirme qu'il a écrit les bases de son histoire en une nuit après avoir trouvé cette idée. On le comprend. Elle permet évidemment l'exploration de l'un des plus grands et plus courants des fantasmes sexuels. Chacun et chacune d'entre nous a rêvé, ne fût-ce qu'une fois, de pouvoir ressentir ce que l'autre vivait lors de l'orgasme. Esmera en fait non seulement l'expérience, mais très vite, elle en fait son quotidien, jouissant (c'est le cas de le dire) pleinement de la chance qui lui est ainsi offerte. Zep poursuit évidemment sa réflexion, montrant combien cette anomalie potentiellement galvanisante peut aussi se révéler paralysante. L'amante - ou l'amant - doit disparaître immédiatement après l'orgasme sous peine d'apparaître aux yeux de l'autre comme ce qu'elle (ce qu’il) est réellement : un monstre, une incongruité! Ainsi, et comme il en va souvent dans la vie, l'accomplissement du fantasme n'est-il pas une fin en soi mais une porte ouverte sur de nouveaux questionnements, voire sur de nouvelles frustrations.

Avec une écriture sobre et parfois même presque technique - notamment lorsqu'il essaie de mettre des mots sur le plaisir masculin et le plaisir féminin que son personnage ressent tour à tour -, Zep parvient à tirer son épingle du jeu, dressant au passage un tableau de l'évolution des pratiques sexuelles des cinquante dernières années. Signalons par ailleurs qu'un titre comme Happy Sex n'avait rien à voir avec la démarche d'Esmera. Dans Happy Sex, Zep plaisantait autour de la question des relations sexuelles, il le faisait au travers de gags pour adultes qui, pour être explicites, n'étaient jamais vraiment érotiques. Cette fois, le doute n'est plus permis. En annonçant clairement la couleur, les auteurs évitent de mettre leurs lecteurs dans une position délicate. Si vous lisez Esmera, vous savez ce que vous lisez. Difficile d'accuser Zep et Vince d'attentat à la pudeur !

Parlons à présent du dessin. Le parti pris d'une mise en couleur monochrome en sépia est évidemment très payant. Il évite la platitude des couleurs lors des scènes de sexe et correspond au côté flash-back du récit. Pour autant, malgré cet artifice chromatique, le reste du travail de Vince s'apparente davantage au semi-réalisme, voire au réalisme tout court. En clair, toutes les parties de l'anatomie des protagonistes sont clairement montrées. La question n'est pas de savoir si cela choquera les uns ou les autres. Auteurs et éditeur annoncent clairement la spécificité érotique de l'ouvrage qui est d'ailleurs vendu muni d'un sticker : "Pour public averti". Il n'empêche, trouver la limite entre érotisme et pornographie ne tient pas qu'au scénario. Et les "Explicits Drawings" de Vince, pour utiliser le vocabulaire généralement utilisé par l'industrie de la musique, devraient échapper aux procès des ligues bien-pensantes, mais pourraient cependant ne pas plaire à certains lecteurs pour leur côté presque clinique.

Personnellement, cela ne me gêne nullement, mais il est certain que les scènes de sexe "cru" sont particulièrement difficiles à aborder d'un point de vue purement artistique. Si Manara s'est beaucoup intéressé au plaisir féminin, c'est peut-être parce qu'il savait que cela lui éviterait de dessiner aussi souvent que possible des sexes masculins en érection. Vince, lui, en dessine à la pelle, de très près et dans toutes les positions. Sur un plan anatomique, il n'y a rien à dire. Mais sur un plan plus artistique, on atteint la limite du genre. Beaucoup s'y sont déjà essayé avant lui, peu y sont parvenus...

Livr(é)s à domicile ce lundi 30 novembre, avec Laurent Binet

L’équipe de Livr(é)s à domicile s’est rendue chez un lecteur passionné, Charles Huygens, en compagnie de l’écrivain français Laurent Binet, auteur de " La septième fonction du langage " publié aux éditions Grasset, qui a remporté le Prix Interallié 2015. Un roman qui nous conte avec humour, dérision et érudition l'histoire de la sémiologie à travers ses grandes icônes des années 1970. Tous se sont ensuite penchés sur le polar au rythme effréné de Jo Nesbo " Le fils " sorti chez Gallimard dans la Série noire. Un roman magistral, troublant et efficace à découvrir sur La Deux à 22h45.