Yasmina Khadra se met dans la tête et les habits de Khadafi le temps d'une nuit

Yasmina Khadra
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Yasmina Khadra - © JOEL SAGET - AFP

Il fallait l'oser, Yasmina Khadra l'a fait, et l'idée est culottée, se mettre dans la peau de Khadafi, la dernière nuit du Raïs.

La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra. Julliard.

 

Le pitch :

Syrte, 19 octobre 2011. Secteur " D2 ", dans les ruines d’une école et d’un appartement privé, Mouammar Khadafi et ses proches sont dans l’attente. Les rebelles se rapprochent. Personne ne sait s’ils ont repéré la cache du dictateur. Autour de lui, les uns tempèrent, les autres sont prêts à offrir leur vie, d’autres encore sont morts de peur. Et puis, il y a ceux qui ont déjà trahi. Le Raïs, lui, ne sait pas qu’il n’a plus que quelques heures à vivre. Il veut croire en sa propre légende.

 

Le Pour :

Il fallait oser, Yasmina Khadra l’a fait. La simple idée de se mettre dans la tête et les " habits " de Khadafi le temps d’une nuit était culottée. Il se dit dans l’entourage de l’auteur à succès qu’il a jadis croisé, lorsqu’il était militaire au sein de l’armée algérienne, l’un des très proches du dictateur. Il aurait alors récolté des informations de première main. Rien n’est plus facile que de se construire une légende, mais peut-être cela explique-t-il la thèse qui veut que Khadafi soit, dans ce livre, à ce point fasciné par la figure de Van Gogh. Tout le roman est construit autour de cette obsession pour le peintre à l’oreille coupée et c’est ce qui lui donne son ton original. Mais Khadra nous montre aussi un Khadafi égocentrique, despotique, prophétique et méphitique, dictateur héroïnomane et amateur de femmes en tout genre, qui au final, paraît presque " humain ". Et c’est bien le risque d’une telle entreprise : en écrivant au " Je ", en se mettant dans les pensées du dictateur, on est obligé d’épouser sa pensée, de montrer sa paranoïa et ses doutes sur son entourage, au risque que le lecteur finisse par oublier le reste - la part du lion. Il convient donc de lire ce roman en n’oubliant pas le postulat de départ de l’auteur : nous sommes dans la tête d’un tyran dont la chute est imminente. Les scènes de dialogues, qui constituent l’essentiel du livre, donnent au lecteur le sentiment d’assister aux événements, d’être caché derrière une tenture en ces dernières heures du Raïs. On sait comment l’histoire se terminera : Khadafi, retrouvé par les rebelles, terré au fond d’une conduite de béton, puis lynché par la foule. La force du roman est de nous donner des images précédant celles que Youtube a semées dans nos cerveaux.

 

Le Contre :

Cela fait plusieurs années maintenant que Khadra utilise un vocabulaire de plus en plus chargé. Lui qui se veut en empathie avec ses " héros " semble ne pas réaliser que son style tue cette empathie, faisant de ses protagonistes de simples créations de papier. Les dialogues sonnent parfois si faux qu’on a l’impression de lire le texte d’une pièce de théâtre antique. Qui peut croire que c’est Khadafi qui parle ainsi ? : " Ma chair est hérissée de frissons "… " Je me mets sur mon séant, me prends la tête à deux mains, bouleversé par mon cauchemar "…ou " …sultans empaquetés dans leur robe de fantôme, littéralement dégoûtés par les péroraisons que ressassaient à l’envi les tribuns "… ou encore " Il m’a promis de réorganiser mon armée disloquée par les frappes aériennes de l’OTAN et de donner un coup d’arrêt décisif à la progression hunnique des rebelles. "

Dommage, cela gâche souvent la lecture.

Plus curieux, le Khadafi de Khadra fait étrangement grand cas de la religion catholique. Il se dit bien le bras d’Allah, mais il parle très - trop ? - souvent de Jésus, évoque plus d’une fois " le bon dieu " ou assène : " Ce que je dis est parole d’Évangile ". Autant d’allusions qu’on a peine à mettre dans la bouche du Raïs. À moins qu’elles ne sortent tout droit des sources qu’a pu compulser l’écrivain…

 

L’avis final :

En romancier plus que confirmé, Khadra sait tirer parti de sa narration pour placer ici ou là les flash-backs nécessaires. On apprend comment Khadafi, bédouin promis à la misère, s’est forgé tout seul au sein de l’armée, combien il a subi d’humiliations en raison de ses origines. On pense comprendre une partie de son système de pensée et de la pyramide décisionnelle qui lui a permis à la fois de régner si longtemps mais aussi de se leurrer lui-même sur ce que pensait de lui son propre peuple. Mais ce n’est pas une biographie, et ce n’est d’ailleurs pas ce que l’auteur essaie de nous faire croire. On est donc partagé entre frustration d’en savoir si peu et ambivalence du " roman-documentaire ". Quant à savoir à quoi ça sert… chacun se fera son avis sur la question.

 

Pour lire un extrait de La dernière nuit du Raïs

 

Ce lundi 5 octobre, Livr(é)s à domicile invite Diane Meur chez le bruxellois Philippe Decloux - à 22h40 sur La Deux