World War Wolves : de l'influence des séries US sur la BD franco-belge

World War Wolves : de l’influence des séries US sur la BD franco-belge
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World War Wolves : de l’influence des séries US sur la BD franco-belge - © Soleil

Les zombies ont la cote. Il faut dire que Walking Dead est plus qu’un succès : un tiroir-caisse planétaire ! Mais les loups peuvent à l’occasion remplacer les zombies pour un propos à peu près identique : le sauvetage de l’espèce humaine menacée par une super-prédation. C’est la voie choisie dans l’excellent World War Wolves, qui en est à son deuxième tome. Jean-Luc Istin, le scénariste de cette série, imagine les grandes villes américaines aux prises avec des meutes de lycanthropes assoiffés de chair humaine. C’est glaçant. Mais pas que.

Première surprise lorsqu’on ouvre l’un des deux tomes déjà parus au format des comics américains : W.W.W. est intégralement en noir et blanc. Un noir et blanc qu’on pourrait plutôt appeler un gris et blanc, tant les nuances de gris sont utilisées à la place de la technique des aplats, plus traditionnelle. Ce parti-pris est à la fois rare dans ce type de bande dessinée et peu attractif d’un point de vue commercial. Les éditeurs poussent en général leurs auteurs à coloriser leur série dès lors qu’ils se placent sur le terrain de l’entertainment et du grand public. Soleil a eu l’intelligence de laisser les créateurs de World War Wolves travailler leur esthétique en toute indépendance. Le résultat est que l’on peut aller très loin dans la violence sans sombrer aussitôt dans l’étalage "gore" presque insoutenable. L’autre avantage est d’approcher les canons des films d’horreur ou de suspense des années cinquante. Des films qui jouaient beaucoup sur les effets de la suggestion et du hors-champ. Certes, Kyko Duarte, le dessinateur, n’hésite pas à plonger son lecteur au cœur de la plus horrible des prédations - certaines scènes sont extrêmement explicites. Mais l’effroi se distille davantage par ce qui n’est pas montré. Et en cela, le choix du noir et blanc soutenu par des niveaux de gris est assez judicieux.

À bien y regarder, la véritable raison du noir et blanc tient peut-être davantage au scénario. Jean-Luc Istin a imaginé une pandémie d’un type particulier. Le jour, les loups ont l’apparence des humains, rien ne les en distingue hormis certains sens plus développés comme l’odorat. Cette particularité leur permet de se mélanger à leurs futures proies, ce qui rend le combat de celles-ci presque vain. Les villes sont des camps retranchés où les forces de police ou l’armée font ce qu’elles peuvent. Mais chacun ne peut plus compter que sur lui-même et sur les liens qu’il va créer dans sa micro-communauté. Le scénario fait donc émerger peu à peu l’ombre de l’espoir parmi ces humains abandonnés - toute personne tentant de quitter le continent américain par quelque moyen que ce soit étant abattue sans sommation par les armées des pays "sains" - et désoeuvrés. L’usage du noir et blanc permet dès lors de recentrer le regard du lecteur sur l’essentiel. Et au-delà de scènes de crimes sordides, au-delà de la sauvagerie des loups, l’essentiel, ce sont précisément les quelques hommes, femmes, enfants et adolescents peu taillés pour la lutte qui tentent de s’inventer une survie.

On va donc suivre un père de famille écrivain qui apprend à se battre avec l’énergie du désespoir, conscient de ne pouvoir défendre les siens avec les seules choses qu’il maîtrise - l’imaginaire et le clavier d’ordinateur. Un aveugle joueur de blues prenant sous son aile une petite orpheline de cinq ans. Une femme enceinte souvent hystérique. Un exorciste laissé pour mort tout au début du premier tome mais dont on pressent qu’il sera au cœur de la solution. Ou encore un prisonnier détenu à Rikers Island, le pénitencier transformé en vaste garde-manger par les loups. Ce prisonnier a la faculté de pouvoir réparer n’importe quoi comme s’il l’avait lui-même construit, il est donc en sursis tant que les lycanthropes, dont les facultés mentales diminuent proportionnellement à la force, auront besoin de lui. Bref, on suit des femmes et des hommes comme vous et moi. Pas des héros. Et qui nouent des relations avec leurs semblables. Qui ressentent la peur autant que l’empathie ou la compassion. Ce sont eux qui sont l’ADN de la série. Eux que Jean-Luc Istin a voulu mettre en avant.

Pour ces raisons, World War Wolves est une véritable réussite, tout comme l’est chez le même éditeur (mais en couleur et en grand format cette fois) une autre série française de genre, Zombies. Au fond, l’argument du film d’horreur est loin d’être gratuit. Il interroge notre humanité, ce qui différencie la victime de son bourreau dès lors qu’elle entre en guerre contre lui, il cherche à nous mettre dans un état d’angoisse suffisamment crédible pour que nous nous posions la question : et moi, je ferais quoi ?

Mais il reste dans la mise en scène un point fort qu’il serait dommage de négliger. Jean-Luc Istin a fait le choix d’un récit polyphonique extrêmement rythmé, passant sans cesse d’une action à l’autre, d’un personnage à un autre. Et cela, sans aucun artifice, ni de forme, ni littéraire. Pas de "pendant ce temps", pas de changement de couleur ou de typographie dans le chef du dessinateur. Le lecteur ne se perd jamais pour autant, et prend plaisir à voir converger ces différents destins vers une solution qu’il devine encore lointaine. C’est l’idée de montrer presque en temps réel une communauté d’idée qui s’ignore encore, de voir des hommes et des femmes se mettre en marche à des endroits différents, qui verront un jour leurs forces s’unir. Rien de manichéen dans tout cela. Aucune mièvrerie. Au contraire, un suspense très soutenu, un rythme digne d’une série télévisée. C’est clair, la bande dessinée a beaucoup appris au contact de la télévision américaine. Cela ne signifie pas qu’elle doive forcément se calquer sur le mode narratif de la série télé quoi qu’elle raconte. Ce serait perdre son âme inutilement. Ce qui est sûr en revanche, c’est que certaines histoires ne peuvent plus se décliner de la même manière depuis que Netflix et HBO font la loi. Et World War Wolves en est une preuve éclatante.

 

World War Wolves 02 - Autrefois un homme, aujourd'hui un loup - Jean-Luc Istin, Kyko Duarte - Soleil

Le 16/05/16 : Livr(é)s à domicile : Fragments de guerre

Dans ce 6e Best of de l'émission LAD, réunion de trois auteurs qui ont traité à leur manière les deux grandes guerres mondiales. Le biographe Pierre Assouline s'attaque à la fin du gouvernement de Vichy, Erri de Luca aux criminels nazis en fuite, et Jean-Christophe Rufin à un procès de vétéran, ayant agi par loyauté, au sortir de la guerre 14-18. A revoir sur La Deux à 22h45.

De Pierre Assouline, on ne saurait dire s’il est d’abord écrivain ou critique, journaliste ou biographe, tant ce stakhanoviste multiplie les projets, les livres, les chroniques et les articles. Influent, il l’est certainement. Que ce soit à travers son blog, La République des Livres, ou sa présence au sein de l’Académie Goncourt. Mais on retiendra aussi de ce romancier qu’il est l’un des grands biographes français. Hergé, Simenon, Albert Londres et quelques autres ont trouvé sous sa plume une nouvelle vie.

Dans Sigmaringen (Gallimard), Pierre Assouline s’attaque à l’une des pages les plus étonnantes du gouvernement de Vichy. Ou plutôt, d’après Vichy. Car précisément, à l’automne 1944, en pleine débâcle, le maréchal Pétain, le président Laval, et les membres du gouvernement français sont emmenés dans le sud de l’Allemagne. Officiellement, ils sont libres. Mais la réalité vue par le majordome des Hohenzollern qui les accueille durant ces quelques mois à Sigmaringen est bien plus subtile.

Erri de Luca revisite, dans Le tort du soldat (Gallimard), les démons de la Deuxième Guerre mondiale. Un écrivain qui, comme l’auteur lui-même, a appris le yiddish et en traduit les textes littéraires, croise dans une auberge de montagne un vieil homme et sa fille. Le vieil homme se trouve être un criminel de guerre nazi en fuite. La rencontre aura-t-elle lieu entre ces deux hommes que tout oppose ?

Dans Le collier rouge (Gallimard), Jean-Christophe Rufin instruit un procès. Nous sommes juste après la guerre 14-18 et dans un petit village du Berry, près de Bourges, un homme attend d’être jugé par un tribunal militaire pour un acte posé lors du 14 juillet. L’homme en question est un vétéran, il a été décoré de la Légion d’Honneur pour héroïsme. Un officier qui a lui aussi connu le front vient l’interroger. Le tout sous les hurlements du chien du prisonnier, qui attend son maître dehors.