Tropique de la violence, ou la France qu'on ne veut pas voir

Tropique de la violence, Nathacha Appanah, Gallimard
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Tropique de la violence, Nathacha Appanah, Gallimard - © DR

Le monde tel qu’il est, tel qu’il va, est très présent dans cette rentrée littéraire. Au côté de livres qui analysent à leur manière la montée des fanatismes ou le désenchantement des jeunes adultes d’aujourd’hui, la question des flux migratoires est bel et bien au rendez-vous.

Et elle est présente sous diverses formes. Dans l’excellent premier roman de la journaliste anglaise Emma-Jane Kirby basé sur un reportage réalisé en 2015, par exemple. Le titre de ce livre dont la traduction est parue aux Équateurs convoque immédiatement l’idée de la métaphore ou de la parabole : L’Opticien de Lampedusa. C’est l’histoire de celui qui ne voulait pas voir et dont soudain les yeux se décillent.

Dans un genre plus proche, Police, d’Hugo Boris, paru chez Grasset, raconte comment une simple policière voit sa vie basculer quand on lui confie la mission de reconduire à l’aéroport d’Orly un demandeur d’asile débouté. Cette mission, d’ordinaire dévolue aux agents spécialisés de la Police de l’Air et des Frontières, va faire se fendiller les certitudes de cette femme et entraîner d’autres agents dans une dangereuse remise en question des protocoles d’expulsion. Le climax du livre : une scène hallucinante où la policière en question décide de donner sa chance au demandeur d’asile en lui permettant de s’éclipser dans la nature.

Mais le roman qui m’a le plus séduit sur ces questions, c’est Tropique de la violence, de Nathacha Appanah, chez Gallimard, sans doute parce qu’il prend le problème par un bout assez peu exploré, celui du basculement social que peut représenter l’afflux massif de réfugiés sur un territoire délaissé par les autorités. Et ce territoire, il n’est ni italien, ni grec. Il est français. Ce roman choral raconte parfois avec une certaine sauvagerie la descente aux enfers d’un jeune garçon. On le doit à Nathacha Appanah, romancière francophone née dans l’Océan Indien. Elle s’intéresse ici  à l’île de Mayotte, dans l’archipel des Comorres, au large de Madagascar. Chaque jour - ou plutôt chaque nuit -, des dizaines de kwassas, des embarcations de fortune remplies de réfugiés, échouent sur les plages de cette île. Les clandestins savent qu’ils s’y trouveront sur le sol français. Et pensent que cela suffira à régler tous leurs problèmes.

Pour lire un extrait de "Tropique de la violence"

Bien sûr, ce n’est pas le cas. Dans le roman de Nathacha Appanah, on suit le destin de Moïse. Sa mère et lui viennent d’échouer à Mayotte sur un de ces kwassas. Ils se retrouvent dans un dispensaire. La mère de Moïse, en vertu de ses croyances, veut se débarrasser de cet enfant qui possède un oeil noir et un vert, signe porteur de malheur. Elle le confie à une infirmière qui  n’a jamais réussi à avoir d’enfant. Cette mère d’adoption meurt alors que Moïse n’a que quinze ans, au moment même où le jeune garçon est en révolte contre le confort de cette vie en contradiction avec ses véritables origines. Moïse va dès lors rejoindre les bandes d’orphelins sans foi ni loi qui règnent sur des parties entières de l’île. On découvre la face sombre de Mayotte. Celle d’un petit coin de paradis qui s’est transformé en enfer sous la pression démographique de ces réfugiés que personne ne veut voir.

Ce problème n’est pas neuf. Il remonte aux années 2000, quand Nicolas Sakhozy n’était encore que Ministre de l’Intérieur (tout comme les problèmes de la jungle de Calais, d’ailleurs, puisqu’à la même époque, Sarkho avait fait fermer le Centre de la Croix Rouge de Sangatte en pensant régler la question de l’afflux de réfugiés aux portes du tunnel sous la Manche. Quinze ans plus tard, on voit où on en est!). Ce qui est saisissant, c’est de voir à quel point Nathacha Appanah met le doigt sur l’abandon de la question des clandestins par les autorités françaises. Même la police locale de Mayotte détourne les yeux. Or, les réfugiés sont omniprésents sur l’île. Et l’absence de leur prise en charge fait chaque jour basculer un peu plus ce minuscule bout de France vers le chaos.

Au bout du compte, Tropique de la violence apparaît avant tout comme un livre politique, voire un brûlot qui dérange l’ordre établi. Mais c’est aussi, c’est même surtout, une véritable oeuvre littéraire, à la langue singulière, d’une force et d’une violence parfois effrayantes.

On en parle dans Afrik’Hebdo le samedi 17 septembre sur la Première à 19h05

La rentrée de Livr(é)s à domicile

Chaque semaine, un auteur se rend chez un lecteur. Mais l’émission revoit ses chapitres. Michel Dufranne, Gorian Delpâture et pour la première fois Marie Vancutsem, présentent en alternance avec Thierry Bellefroid la Figure imposée. Le lecteur vous dévoile son livre fondateur et, dans un aparté, conseille à l’invité un livre coup de coeur. La Joute remplace les " Derniers pour la route ". A tour de rôle, Thierry et les chroniqueurs ont 30’’ pour convaincre le lecteur avec deux bouquins... Le premier auteur de la rentrée littéraire ? Eric-Emmanuel Schmitt. Sur La Deux à 22h45.