Trashed, la BD qui fouille vos poubelles

Trashed, de Derf Backderf
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Trashed, de Derf Backderf - © Editions Ça & Là

L’auteur américain Derf Backderf n’a pas toujours réalisé des romans graphiques. À la fin des années 70, dans sa jeunesse, il a travaillé au service de ramassage des immondices de sa petite ville. Il s’est servi de sa propre expérience pour imaginer un voyage hallucinant dans les poubelles de ses contemporains. Trashed, LA bande dessinée qui ne pourrait jamais être publiée en odorama : dégoût assuré !!

Voilà un livre qui aurait pu être soit une autobiographie particulière soit un documentaire subjectif en BD. L’auteur connaît le sujet de l’intérieur, il s’est renseigné sur tous ses à-côtés, y compris aux plans économique et écologique. Pourtant, après de premiers essais sous une forme autobiographique, Derf Backderf a renoncé à raconter ses souvenirs d’éboueur. Il a préféré la voie de la fiction. À lire cette épais roman graphique, on se dit qu’il a eu bien raison. Trashed est une des BD les plus saisissantes de l’année !

On y suit deux copains sur-diplômés, J.B. et Mike, engagés par le service de ramassage des immondices de leur ville. Très vite, on comprend qu’il y a deux types d’emplois dans ce domaine. Les chefs, qui se la coulent douce et tentent de faire plaisir aux habitants pour conserver leur poste, même lorsque ces habitants se mettent hors-la-loi. Et les autres, dont le contrat risque sans cesse d’être dénoncé pour un petit retard ou une pelure d’orange laissée sur le trottoir. C’est tout le travers du système américain de service public de proximité, qui inclut par exemple aussi les sheriffs et les pompiers. Quand on est au service de la communauté, il faut fournir du résultat, peu importe si cela consiste à mettre les immondices sous le tapis ! Nos deux héros - et leur galerie de collègues hauts en couleur - sont des guides parfaits pour cette visite guidée du troisième type. Les caractères sont bien étudiés, les profils crédibles et surtout, complémentaires. Si bien que les personnages entraînent eux-mêmes les situations. Et que le lecteur s’identifie à eux, constamment entre rire et dégoût.

Pour lire un extrait de la BD

Des immondices, nos deux amis vont en voir à la pelle. Ils vont surtout en soulever. Tout est possible, dans ce petit bout d’Amérique livré aux lubies des citoyens sans scrupules et des pervers de tout poil, parfois planqués derrière leur fenêtre pour voir si les éboueurs vont bien prendre la tonne de déchets jetée pêle-mêle devant leur maison. De la même manière que l’Amérique campe sur son droit absolu à posséder une arme (ou plusieurs), elle entend bien conserver d’être débarrassée du rebut de sa (sur-)consommation. Résultat, les éboueurs se retrouvent chaque jour devant des monceaux de déchets parfois à peine transportables et noyés sous les vers. Ce qui leur vaut des réflexions mi-humoristiques mi-cyniques mais bien souvent plus philosophiques qu’il y paraît. Comme par exemple, lorsque Mike se décourage de devoir rallonger la tournée suite à une énième lubie du chef. J.B. lui demande : " Ben, on finira mercredi le boulot de mardi. Quelle différence ? ". Et Mike, son pote, lui répond : " Eh ben, ça veut dire que les ordures gagnent. Et c’est une idée qui m’est carrément insupportable ! ".

En parlant de ce que nous jetons, en mettant en avant la manière dont nous jetons, en montrant comment nous traitons ceux qui s’occupent de ce que nous jetons, Derf Backderf en dit long sur la société moderne.

Accrochés à la benne de Betty, leur camion, J.B. et Mike arpentent les rues de leur bout du monde, les yeux rivés aux immondices. Ici, ce sont des sacs de couches pour bébé par dizaines, là c’est une montagne de sachets remplis des déjections du chenil voisin, ailleurs des vers grouillant par milliers dans une poubelle restée dehors trop longtemps. Ou un chien crevé. Un bloc-moteur de deux cents kilos. Mais le plus éprouvant, ce sont ces maisons mises en vente publique pour cause de crise des subprimes et dont les restes de vie, jusqu’aux photos de famille, sont jetées sans ménagement sur le trottoir. On assiste aux écoeurements et aux petites joies de cet attachant duo, mais aussi aux nombreuses humiliations dont sont victimes ces travailleurs invisibles. Sans misérabilisme, et avec beaucoup d’humour, l’auteur égrène aussi les petites vengeances qu’ils s’offrent au jour le jour, parfois avec une témérité un brin inconsciente. Bref, de page en page, on pénètre ce monde caché et pourtant si proche de nous, ce monde qui n’a ni visage ni nom et à qui Derf Backderf rend son humanité.

 

Mais la véritable force de Trashed réside dans la manière dont ce livre nous parle de façon universelle de notre rapport aux déchets. En ce sens, ce roman graphique est non seulement passionnant mais aussi tout simplement salutaire. Il vient réveiller les consommateurs endormis et passifs que nous sommes trop souvent devenus. En parlant de ce que nous jetons, en mettant en avant la manière dont nous jetons, en montrant comment nous traitons ceux qui s’occupent de ce que nous jetons, Derf Backderf en dit long sur la société moderne. Et il serait stupide de se réfugier derrière le fait qu’il s’attaque à ses compatriotes pour ne pas se sentir concerné. C’est un miroir odorant qu’il nous tend. Un miroir de nos gaspillages et de nos usages.

Déjà auteur d’un livre remarqué (Mon ami Dahmer) dans lequel il racontait sa véritable relation adolescente avec l’un des futurs pires tueurs en série de l’Amérique, Derf Backderf va cette fois un cran plus loin. Quittant l’autobiographie pour un récit plus proche de l’autofiction, l’auteur explore la face cachée de l’homme à travers des personnages d’une troublante placidité. Il le fait avec un humour souvent désespéré, une fraîcheur détonnante, une franchise désarmante. Un incontournable au pied du sapin ! Même si le thème fait toujours un peu peur…

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