Pat Conroy : un grand écrivain s'en va

Pat Conroy
Pat Conroy - © DR page facebook de l'auteur

C’était un auteur discret, surtout ces dernières années. Il a été peu traduit en français, mais les cinq oeuvres publiées chez nous suffisent à prendre la mesure son immense talent. On a appris la mort de Pat Conroy ce week-end.

C’est avec Le Grand Santini publié en 76 aux Etats-Unis que Pat Conroy fait son entrée en littérature. C’est aussi avec ce livre que je l’ai découvert, environ dix ans plus tard. Un roman très autobiographique puisque ce Grand Santini, c’est le surnom qui colle à Bull Meechan, père d’une famille du Sud des États-Unis marquée par la violence. De l’extérieur, rien n’indique qu’elle soit moins fréquentable qu’une autre. Bien au contraire. Le Grand Santini est profondément catholique, c’est quelqu’un qu’on respecte : il est colonel dans les Marines. Mais à l’intérieur de cette cellule familiale, les coups pleuvent pour un oui ou pour un non. Les enfants vivent dans la terreur. Terreur d’être battus. Terreur d’assister aux corrections infligées à leur mère.

Dès ce premier livre, tout est dit. La violence familiale sera au coeur de l’oeuvre de Conroy. On dit que beaucoup d’écrivains écrivent toute leur vie le même livre. C’est le cas de Pat Conroy. Mais avec des variantes qui rendent son oeuvre passionnante. Si la violence insoutenable décrite dans Le Grand Santini ne peut pratiquement pas être dépassée, c’est en étudiant tous les mécanismes qui l’entretiennent et qu’elle génère que l’auteur va se distinguer. Du Prince des Marées (son plus grand succès) à Beach Music en passant par Saison noire, les figures de la mère battue et timorée, du père autoritaire et des enfants plus ou moins traumatisés seront analysées sous des angles divers. La question du suicide revient constamment. Il faut dire que dans la famille Conroy, l’écrivain n’est pas le seul à avoir fait une tentative de suicide. Il a d’ailleurs entretenu toute sa vie un rapport constant avec l’alcoolisme autant qu’avec la dépression.

Beach Music est sans doute le roman le plus ambitieux qu’ait laissé Pat Conroy. Il fait près de mille pages. Et s’il brasse les questions citées ci-dessus, il le fait en prenant aussi à bras le corps toute l’histoire de l’Amérique d’après guerre, notamment le douloureux chapitre de la génération sacrifiée au Vietnam. L’aboutissement tout à fait étrange de cette oeuvre consacrée à une jeunesse gâchée se fait dans Saison noire, livre hallucinant qui raconte presque seconde par seconde une saison de basket universitaire durant laquelle le fils Conroy a enfin existé aux yeux de son père. L’enjeu de ces matchs de basket sur un plan affectif était tel que le jeune Pat n’en a pas oublié la moindre passe. Enfin !, son père arrêtait de le prendre pour une fillette qui lisait des livres. Enfin, pensait celui-ci, Pat faisait un sport d’homme ! Il se battait. Et comme il était plutôt bon, chaque match était pour lui une manière de dire à ce père tant redouté : " Regarde-moi, papa, admire-moi, aime-moi ! ". Bouleversant. Même si vous n’avez jamais regardé un match de basket de votre vie.

Lorsqu’on considère ce qu’il laisse à la littérature, John Irving, Russel Banks ou William Faulkner ne sont pas forcément loin. Pourtant, Conroy n’a pas leur réputation. Il faut dire que son oeuvre est à la fois réduite (dix livres au total) et extrêmement populaire aux États-Unis. Peut-être cela a-t-il joué contre lui. Reste qu’il n’est pas trop tard pour découvrir les romans traduits en français, qui parmi toutes les qualités déjà citées sont aussi tous ancrés dans le Sud profond. Charleston, entre autres, est une ville où se situe l’action de plusieurs des livres de Conroy. Quant à l’île perdue quelque part au fin fond de la Caroline du Sud où se déroule Le Prince des Marées, elle vous colle longtemps à la peau.