Michel Field : le roman d'amour au père

Michel Field
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Michel Field - © JOEL SAGET - AFP

Au centre du dernier roman de Michel Field, Erwin, son père, ancien immigré juif autrichien, travailleur à la chaîne devenu ingénieur puis, dans les années 80, figure incarnée de la Françafrique. À un peu plus de 70 ans, ce père à la réussite modèle est depuis un an derrière les barreaux, en Côte d’Ivoire. Le jeune Michel, loin d’être en 1984 la star des médias qu’il est aujourd’hui (il dirige actuellement l’info du service public télévisé français), part à Abidjan, au secours de son père. 34 ans plus tard, il raconte.

Le vieux Blanc dans sa prison de Yopougon (Julliard) est un roman qui s’étale sur quelques jours à peine. En réalité, si l’on excepte le prologue et l’épilogue, c’est même le récit d’une seule journée, celle du samedi 28 juillet 1984. Une journée capitale pour le jeune agrégé de philo et journaliste débutant qui a rendez-vous ce jour-là avec l’homme le plus influent du pays : le président Félix Houphouët-Boigny. Michel a trente ans depuis dix jours à peine, il vient régulièrement à Abidjan depuis la fin de son adolescence. Son père y vit, la plupart du temps. Self-made man surdoué, Erwin Field y a donné le meilleur de lui-même et s’est avéré un homme d’affaires et de réseaux aux réalisations enviées. Depuis un an, Erwin croupit cependant en prison à Yopougon, l’un des quartiers populaires d’Abidjan. Accusé de corruption, et sans espoir d’obtenir un procès dans un avenir raisonnable.

Pour son fils, Michel, toutes les cartes sont bonnes à jouer et c’est le moment d’abattre la dernière. En flash-back, il va nous raconter celles qu’il a abattues auparavant. Avec une candeur parfois téméraire, il a ouvert toutes les portes possibles, découvrant les étranges réalités d’une Afrique qu’il croyait connaître. Ainsi, lorsqu’il a demandé rendez-vous au patron du quotidien Fraternité Matin afin qu’il cesse une campagne incessante d’accusations et de diffamations contre son père a-t-il découvert que le patron de presse et le ministre de la Jeunesse et des Sports ne faisaient qu’un. Il a même dû s’entendre dire par le ministre-éditorialiste que son père était quelqu’un de très bien. Mais qu’il payait pour des intérêts supérieurs.

Pour lire un extrait du roman 

Peu à peu, c’est donc toute la Françafrique et la raison d’État qui se dévoilent dans ce roman à la fois drôle et tendre. Mais c’est surtout l’incroyable situation du père de Michel Field qui donne son sel à cette histoire rocambolesque. Dès le prologue, nous sommes les témoins d’une discussion surréaliste entre le directeur de la prison et le fils du détenu. Michel Field apprend que le directeur fera tout ce qui est son pouvoir pour garder son père. Pas parce qu’il veut faire un exemple. Mais parce que le Français est devenu, tout prisonnier qu’il soit, à la fois son adjoint et son conseiller, mais aussi une sorte de juge coutumier de la prison ! 

Peu à peu, malgré l’absence, c’est donc un portrait en creux, qui se dessine, celui d’un homme plein de convictions aux prises avec un problème insoluble. Traîné dans la boue, désigné à la vindicte, il n’est finalement que le jouet d’enjeux nationaux bien plus grands que lui, comme le montrera la rencontre tant attendue avec le président Félix Houphouët-Boigny, où Michel Field prendra l’avantage de manière inattendue. Un portrait peut-être un rien trop positif pour qu’on ne soupçonne pas un besoin de réparation ou de réhabilitation. C’est ce qui rend, paradoxalement, l’entreprise touchante. En réalité, on s’aperçoit que la frontière entre le vrai et le faux importe bien moins que l’histoire elle-même. Après tout, un bon conteur est celui qui a de l’imagination, une plume, une mémoire ou tout à la fois.

Le reproche que l’on peut faire à ce court roman : son style inégal. Field semble l’avoir écrit très vite, d’une traite. Sans doute a-t-il pris plaisir à ressusciter (embellir ?) cette incroyable page de son histoire familiale. Mais on a le sentiment que l’auteur s’est parfois laisser emprisonner par son récit. On passe donc de pages très drôles, voire très lyriques, à des passages d’une triste platitude stylistique. Cela n’empêche pas l’auteur de nous livrer son sentiment sur l’Afrique ou de pourfendre quelques idées reçues. Au passage, il fait revivre Houphouët-Boigny, ce président mégalomane qui a été le ministre de plusieurs gouvernements français avant d’exercer dans son pays fraîchement indépendant. Field se plaît à nous faire piaffer d’impatience au seuil de son bureau, sachant pertinemment que la rencontre avec le président marquera inévitablement le climax de son livre. Résultat, il ne néglige aucune digression, ce qui rend son récit plaisant et tendu. Quelques considérations inattendues sur le sexe (entre autres, une classification géographique des appâts féminins) et une certaine vision un zeste trop angélique de la Françafrique complètent un tableau somme toute très positif.

Le vieux Blanc dans sa prison de Yopougon est paru chez Julliard.