Marine Le Pen présidente : la BD qui fait peur

La Présidente, par François Durpaire et Farid Boudjellal. Aux Arènes.
La Présidente, par François Durpaire et Farid Boudjellal. Aux Arènes. - © DR

Que se passerait-il si Marine Le Pen était élue à la présidence française en 2017 ? C’est à cette question que répondent les auteurs de La Présidente, parue aux Arènes. Cette uchronie qui dépeint les cent premiers jours de règne de Marine n’est pas juste un délire imaginatif : elle s’appuie sur le programme du FN lui-même.

 

Mai 2017. Grâce à la conjonction d’éléments favorables (et tout à fait plausibles), Marine Le Pen se fait élire à la présidence de la France. La voilà aux commandes pour cinq ans, avec une soif de "changer les choses". Que va-t-il se passer ? C’est ce que tente d’imaginer cette fiction. Un petit groupe de personnages doit nous permettre de suivre les événements. Combattants de la première heure, abrités par une mamie qui n’a pas oublié les grandes heures de la résistance en 40-45 (elle a même conservé une sacrée pétoire !), trois jeunes gens ouvrent d’emblée un blog contestataire et commentent la vie au jour le jour de cette France sous Marine. La nouvelle présidente rompt très rapidement avec les traditions de ses prédécesseurs, qu’ils soient de gauche ou de droite. Merkel est humiliée dès le premier entretien bilatéral, après quoi Marine le Pen sort de l’OTAN comme l’avait fait De Gaulle, et sort aussi de l’Euro au terme d’un referendum habilement téléguidé. Passons sur la chasse aux assistés, l’utilisation des statistiques pour tromper le public, la manière plus ou moins subtile de museler ou de s’allier la presse... Et apprécions au passage l’amusant chapitre sur l’analyse des photos présidentielles officielles.

 

Peu à peu, en cent jours à peine, le pays s’enfonce non pas dans une dictature, mais dans une démocratie dévoyée, où les libertés individuelles deviennent de plus en plus ténues. Officiellement, toutes les institutions et les principes démocratiques sont maintenus. Mais les voix dissidentes sont bien entendu peu appréciées. Parallèlement, le pouvoir d’achat chute vertigineusement, la précarité touche de plus en plus de monde, le chômage explose et ce n’est rien en regard de la colère qui gronde dans les départements et territoires d’Outre-Mer. C’est évidemment un livre à charge, il voit les choses sous l’angle le plus tragique possible. Mais c’est aussi un scénario, rappelons-le, qui fait le choix de se laisser guider par le programme du FN. L’idée du scénariste, aidé par quatre spécialistes dans les matières les plus techniques, c’est de montrer comment les promesses contenues dans le programme du parti mèneraient très rapidement au chaos.

 

À la tête de ce projet, un historien qui s’est taillé une place de militant depuis une quinzaine d’années dans le paysage éducatif et médiatique français : François Durpaire. Il milite par exemple pour un enseignement intelligent de la question coloniale dans les cours d’histoire de l’Hexagone, Hexagone dont il se plaît à rappeler qu’il est bien plus complexe que ce que cette forme géométrique laisse supposer. La plus grande frontière terrestre de la France, aime-t’il rappeler, est en effet celle avec le Brésil, voilà qui est tout sauf "hexagonal". Il n’est donc pas étonnant qu’il ait largement intégré les DOM-TOM dans la politique-fiction qu’il publie aux Arènes, en compagnie du dessinateur Farid Boudjellal, et sous la direction d’un éditeur qui s’est fait une spécialité des BD politiques dérangeantes, Laurent Muller.

 

Au final, cette bande dessinée a les défauts de ses qualités. Malgré le sticker "Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas" apposé sur la couverture, le côté militant et à charge du projet risque de dissuader les moins curieux ou les moins aventureux. Le dessin très photographique de Farid Boudjellal, loin du Petit Polio qui l’a fait connaître, est assez rébarbatif, d’autant que le texte occupe souvent trop de place. Bref, tout cela est très bavard, très peu artistique dans la forme, et montre de la part du scénariste une méconnaissance du médium utilisé. La bande dessinée, c’est de la narration avant tout. Or, ici, l’image est constamment figée. Les personnages de rebelles sont des personnages de papier, on n’arrive pas à croire à leur existence, ils ne sont qu’un prétexte pour avoir un fil conducteur.

 

Pourtant, à côté de ces côtés moins heureux, La Présidente a le mérite de faire réfléchir. Solidement charpenté, appuyé sur des experts, notamment pour sa partie économique, le récit purement politique est crédible et il fait froid dans le dos. Reste qu’il sort quelques mois après les attentats de Charlie Hebdo (auxquels il fait allusion) mais quelques jours seulement après ceux du 13 novembre. Du coup, la menace de l’utilisation de l’état d’urgence par Marine Le Pen est déjà obsolète. Comme quoi, la réalité dépasse parfois la fiction. Quant à la fin de l’album elle semble un peu tirée par les cheveux. Mais chacun se fera sa propre idée...

 

Quoiqu’il en soit, à l’heure où le débat sécuritaire agite la France, il est certain que cette bande dessinée pourra éclairer certains électeurs. Vu de chez nous, en Belgique, l’album n’a évidemment pas la même portée symbolique. Chez nos voisins, l’élection d’une femme issue du Front National reste un scénario possible à moyenne échéance.

 

La Présidente, par François Durpaire et Farid Boudjellal. Aux Arènes.

Ce lundi 23 novembre, l’équipe de Livr(é)s à domicile s’est rendue chez Tom Mortelmans en compagnie de l’écrivaine Eva Kavian qui vient de publier (aux Editions Weyrich) un nouveau roman sensible et percutant "Je n’ai rien vu venir" se situant dans un lieu d’accueil pour sans-abri. Et pour la figure imposée, tous se sont penchés sur le livre particulièrement fort d’Oya Baydar (sorti en 10/18), "Parole perdue" qui dénonce à travers un bilan familial, la violence du monde et l’oppression dont sont victimes les Kurdes. Deux livres aux consonances particulièrement d’actualité. A voir sur La Deux à 22h45.