Lucky Luke contre les Garçons affamés

Non, ce n’est pas un nouveau Lucky Luke que vous n’auriez pas vu passer. Mais la contraction de deux titres récents - L’homme qui tua Lucky Luke et L’Odeur des garçons affamés - qui remettent une fois de plus le western à l’honneur en bande dessinée. D’un côté, Matthieu Bonhomme reprend le cowboy qui tire plus vite que son ombre, le temps de le tuer. De l’autre, Frédérik Peeters s’empare avec Loo Hui Phang des codes du western pour les retourner sur eux-mêmes. Mais qu’est-ce qui fait courir la BD derrière le Grand Ouest ?

Si le cinéma propose encore de loin en loin de purs westerns, on ne peut pas dire qu’il en abuse. Certes, il en utilise un peu plus régulièrement les codes comme dans le récent et très remarqué The Revenant. Mais avec une certaine parcimonie. Et, à peu de choses près, en laissant ce genre à la seule portée des moyens hollywoodiens. Le western en BD, en revanche, est tout sauf l’affaire de Marvel. Dans le neuvième art, ce genre reste l’affaire du franco-(helvético)-belge. Et depuis longtemps. Sans doute parce que, décomplexés par les pères fondateurs - de Jijé (Jerry Spring) à Giraud (Blueberry) en passant par Morris (Lucky Luke) - les auteurs n’ont jamais cessé d’avoir envie de renouveler le genre et de s’approprier son univers archétypal. Et c’est cela qu’il faut y voir avant tout. Au moment où l’on fête les 70 ans du cowboy qui tire plus vite que son ombre et alors que des séries comme Bouncer (Jodorowsky/Boucq) ou Undertaker (Dorrison/Meyer) prouvent que le déclin n’est pas pour tout de suite, les auteurs s’intéressent tous à cet archétype de l’Amérique conquérante, dont la virilité s’affiche comme une sorte d’étendard.

Et qu’en fait-on, de cette virilité ? On peut la retourner sur elle-même. Dans L’Homme qui tua Lucky Luke, Matthieu Bonhomme s’interroge sans cesse sur l’humanité du personnage qui a trop souvent traversé ses aventures sans jamais vraiment les vivre. Sans dénaturer Lucky Luke - bien au contraire -, il lui donne des sentiments, le confronte à l’amitié, traque son image de "people" de l’Ouest. C’est brillant, audacieux, respectueux de l’oeuvre originale et en même temps d’une belle modernité. Pour le dessinateur qui s’est d’abord essayé au genre via Texas cowboys en compagnie de Lewis Trondheim, c’est l’occasion de donner le meilleur de lui-même dans une mise en scène au cordeau. Paroxystique, son livre est traversé par la question de la fin du mythe. Le tout, servi par un dessin d’une grâce très classique.

Au passage, car on ne se fait jamais trop plaisir, Matthieu Bonhomme joue avec les nerfs de son héros. Au début du livre, Lucky Luke est encore fumeur. Il est même plutôt accro à la cigarette. Mais le village dans lequel il échoue manque de tabac et les éléments vont se liguer contre lui pour l’empêcher de s’adonner à son "vice". Au-delà du ressort comique, il y a le chaînon manquant entre les premières histoires de Luke, cigarette au bec, et les autres, où il a subitement préféré un brin d’herbe. Et il y a surtout, une fois encore, une belle manière de confronter le personnage à ses propres démons. 

pour feuilleter la BD

À l’autre bout du curseur, on trouve la démarche de Loo Hui Phang et de Frédérik Peeters. Ces deux-là se tournaient autour depuis fort longtemps (ils ont tous les deux publié des livres forts chez l’éditeur genevois Atrabile) et ils ont pris le temps d’avoir envie de creuser leur sillon dans ce genre pourtant encombré. Sort en ce mois d’avril leur sublime album qui exploite à la fois tous les thèmes classiques du western et les dévoie dans le même temps.

Nous sommes bel et bien dans une histoire qui tire parti de ces années où l’on passe de l’Ouest sauvage à la civilisation. Le lecteur suit les trois membres d’une mission très mystérieuse travaillant pour le compte d’une tout aussi obscure fondation dans le but apparent d’amener sur les terres indiennes de futures grands projets industriels. Pas si loin de l’album de Lucky Luke Des rails sur la prairie, donc. Ou de ce que Charlier et Giraud ont eux aussi exploré dans Cheval de Fer et d’autres Blueberry. Mais cette trame historique n’est que l’arbre qui cache la forêt. Hui Phang et Peeters proposent une histoire extrêmement sensuelle, dont l’érotisme est omniprésent. Leur huis-clos en extérieur concerne essentiellement trois personnages que la nature sauvage révèle à eux-mêmes, à leurs limites, à leurs fantasmes et à leurs peurs.

On y retrouve au passage la marque de fabrique du dessinateur : le fantastique. Traité ici à travers le chamanisme, il amène une dimension onirique dans le traitement graphique et narratif. Et il permet une distorsion du réel qui donne des ailes à ce dessinateur surdoué.

L’Odeur des garçons affamés est sans conteste un de ces livres qui vous marquent. Eros et Thanatos s’y bousculent. Les pulsions de vie et de mort hantent ses pages. L’érotisme, l’étrange, une certaine forme de folie et de solitude suintent de ses cases. Tantôt sulfureux, tantôt philosophique, toujours intriguant, l’album est magistralement dessiné et mis en scène par un Frédérik Peeters au sommet de son art.

François Emmanuel dans "Livr(é)s à domicile" ce lundi

Livr(é)s à domicile vous propose de rencontrer François Emmanuel qui vient de sortir un nouveau roman dans cette langue recherchée qu'il manie avec délectation, "33 chambres d'amour", publié au Seuil. En compagnie de la lectrice et de Thierry Bellefroid, il se penchera sur le premier roman, drôle sans être vulgaire, de John Niven, qui vient de sortir en version de Poche. A suivre sur La Deux à 22h40. Lire également le communiqué ci-joint, sur les quatre auteurs belges de Livr(é)s à domicile...

François Emmanuel est cette semaine l'invité de la lectrice Emmanuelle Mélan. Il évoquera avec elle son dernier roman " 33 chambres d’amour " publié au Seuil. Tour à tour charmé, captif, éconduit, envoûté, un homme explore ce continent troublant et enchanteur qu’est la femme rêvée. Qu’elle soit gymnaste ou navigatrice, voyante ou botaniste, dompteuse, reine de beauté ou criminologue, chacune de ces héroïnes est au cœur d’un monde.

François Emmanuel est l’auteur d’une quinzaine de romans dont " La passion Savinsen " (Prix Rossel 1998), " Regarde la vague " (Prix triennal du roman 2010) suivi par " Le sommeil de Grâce ", second volet de la famille Fougeray. Grâce est dans le coma après un accident de voiture. Autour d’elle se rassemble à nouveau la fratrie dans la ferme familiale de Chavy, en Normandie.