Les nouveaux héros de nos livres ont la carte vermeil

Eh bien dansons maintenant !, de la belge Karine Lambert, un roman paru chez JC Lattès
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Eh bien dansons maintenant !, de la belge Karine Lambert, un roman paru chez JC Lattès - © DR

Du roman à la bande dessinée, le succès des histoires mettant en scène des 3X20  (ou des 4X20 !) est croissant. Effet de mode ? Peut-être. Quand un livre marche, il est souvent imité. Mais on peut surtout y voir le reflet d’une société en pleine mutation.

Dernière sortie en date : Eh bien dansons maintenant !, de la belge Karine Lambert, un roman paru chez JC Lattès il y a quelques semaines et qui connaît un joli succès de librairie. La rencontre de deux veufs qui pensaient leur vie terminée. Marguerite est un peu plus âgée que Marcel, elle frôle les 80 ans et a passé sa vie sous le contrôle des autres, à commencer par celui de feu son mari, un notaire très "vieille France". Quant à Marcel, c’est l’homme d’une seule femme, du moins l’a-t-il toujours pensé. Avec Nora, il n’a pas vu le temps passer. Jusqu’à ce jour où, réfléchissant à un mot compte triple à placer sur le plateau de Scrabble, il l’a laissée se baigner seule, la perdant pour toujours.

La rencontre de ces deux solitudes donne lieu à un roman d’une belle vitalité et d’une grande fraîcheur qui n’est cependant pas une simple historiette entre gens "d’un certain âge". Aimer à l’approche des 80 ans n’est pas simple. Les pudeurs y sont tenaces. Et Karine Lambert sonde bien l’âme de ces deux protagonistes d’aujourd’hui, sans verser pour autant dans l’angélisme. Plus encore, elle aborde de front la question centrale d’une relation entre adultes que leurs enfants ont à leur tour appris à voir... comme des enfants ! Le cœur du livre est là : comment la liberté est-elle encore possible, comment peut-on prendre, voire reprendre le contrôle de sa vie au-delà des 70 ans, au-delà d’un deuil qui vous désigne comme une personne faible, à la merci des "mauvaises rencontres" ?

Quand on sait que les éditions Laffont publieront à la rentrée littéraire le best-seller de Kent Haruf, Nos âmes la nuit (Our souls at night, paru aux États-Unis juste après la mort de l’écrivain, en 2015) qui raconte comment deux voisins septuagénaires créent le scandale en se retrouvant chaque nuit pour fuir leurs démons, on s’aperçoit que le sujet est brûlant d’actualité. En réalité, il n’est pas neuf. Qu’on pense par exemple au sublime Sur le pont de Madison, avec les inoubliables Meryl Streep et Clint Eastwood au cinéma. C’était il y a vingt ans. Mais il s’agissait moins de parler des amours du troisième âge que de la possibilité de passer à côté d’une deuxième chance. En bande dessinée, on songera par exemple au merveilleux portrait de vie des parents de l’illustrateur anglais Raymond Briggs, Ethel & Ernest, paru à la même époque chez Grasset. Mais aujourd’hui, des telles œuvres n’ont plus rien de singulier. Elles s’inscrivent dans l’époque, marquée par l’allongement de l’espérance de vie. En témoigne le succès inattendu et foudroyant de la série de bande dessinée Les Vieux Fourneaux, de Lupano et Cauuet (trois tomes chez Dargaud) qui raconte les aventures trépidantes de quelques anciens syndicalistes et anarchistes bien décidés à reprendre leur vie en mains. Une BD dont les responsables de Dargaud confessent aujourd’hui qu’ils l’ont publiée sans trop y croire, se laissant convaincre par l’enthousiasme des deux éditeurs bruxellois du groupe. Pourtant, Futuropolis avait montré la voie de la comédie avec Les Petits ruisseaux de Pascal Rabaté, qui a connu une adaptation cinématographique en 2009 sous la direction de l’auteur, également cinéaste.

Dans un registre moins propre à la comédie, on pointera dans les sorties récentes L’Adoption, Zidrou et Monin (Grand Angle, Bamboo), dont le véritable thème est la relation qui se noue entre une enfant adoptée et son grand-père de substitution bien plus qu’avec ses parents adoptifs. Idem pour le très touchant Macaroni de Zabus et Campi (Aire Libre, Dupuis), sorti quelques semaines plus tôt. S’y côtoient et s’y apprivoisent un gamin d’aujourd’hui et son grand-père, émigré italien de la première génération, dans un Borinage à la fois lumineux et charbonneux.

Côté américain, trois bandes dessinées récentes abordent quant à elles le thème de la fin de vie et de son accompagnement. C’est dire si, là aussi, le vieillissement de la population interroge les auteurs. Bien sûr, il ne s’agit pas de la bande dessinée la plus populaire, on est loin du mainstream de Marvel. Mais dans la création indépendante, cette thématique semble de plus en plus trouver écho. Paru en avril, Ligne de flottaison, carnet de bord de ma croisière sénior, chez Steinkis, est un bel exemple du genre. Lucy Knisley, âgée d’une trentaine d’années, y raconte sa croisière dans les Caraïbes en compagnie de ses grands-parents quasi grabataires. Le couple s’est inscrit de manière un peu téméraire à cette croisière, alors qu’il est à peu près incapable de se prendre en charge. C’est donc la petite-fille qui veille sur la sécurité de ses grands-parents, découvrant au passage un monde inconnu.

Plus intimiste encore, un livre dans lequel l’auteure se met totalement à nu et qui peut véritablement vous ébranler dans sa deuxième moitié, Sorties de secours, de Joyce Farmer. Ici aussi, la démarche est autobiographique. Joyce Farmer y raconte la fin de vie de sa belle-mère et de son père. Avec une grande tendresse, elle saisit des moments de complicité entre eux, mais aussi les instants d’une rare intimité qu’elle partage avec sa belle-mère. Le père de Joyce Farmer étant dans le déni le plus total, elle est en effet obligée de laver sa belle-mère et de s’en occuper pour qu’elle ne se dégrade pas totalement. Impossible de ne pas verser une larme sur la fin du livre, tant cette thématique et son inéluctable issue renvoient chacun de nous à sa propre expérience de vie ou à son futur plus ou moins proche. Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose ?, de Roz Chast, paru l’automne dernier chez Gallimard BD traitait lui aussi de cette question, puisque l’auteure devait aborder des sujets que ses parents refusaient de voir après cinquante ans de vie commune.

Bref, sans faire l’énumération de tous les titres qui abordent la vieillesse, on voit que depuis deux ou trois ans, de jeunes ou de moins jeunes auteurs choisissent d’en parler, aussi bien sous l’angle humoristique que dramatique. En 2014, par exemple, trois ouvrages de fiction de BD paraissaient, qui abordaient la question de la maladie d’Alzheimer :  le très touchant Au coin d’une ride de Thibaut Lambert chez Des Ronds dans L’O, l’artistique Ceux qui me restent de Laurent Bonneau et Damien Marie chez Bamboo et la réédition/nouvelle version de Rides (2007) de l’espagnol Paco Roca sous le nouveau titre de La tête en l’air, chez Delcourt. Paco Roca qui aborde d’ailleurs dans son dernier ouvrage (La Maison, Delcourt) la question de la vieillesse sous l’angle de l’héritage laissé aux enfants.

Et si l’on revenait à la littérature pour terminer ce petit tour d’horizon ? La thématique de la vieillesse ou de la fin de vie ne date pas d’hier. Simone de Beauvoir (La Vieillesse) ou Hermann Hesse (Éloge de la vieillesse) en sont deux exemples brillants. On pourrait également citer l’américain Philip Roth qui s’est penché en long et en large sur la question à travers de nombreux ouvrages. La nouveauté, c’est de voir depuis peu les seniors s’inviter au cœur de romans plus légers. Le phénoménal succès du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson ou celui des romans qui ont suivi le best-seller Comment braquer une banque sans perdre son dentier de Catarina Ingelman-Sundberg mettent en lumière un glissement éditorial. Désormais, les éditeurs aiment les vieux magnifiques, rebelles à leur manière. Ils sont les héros des nouvelles comédies. On le voit, cela vaut aussi bien pour la littérature que pour la bande dessinée. C’est donc une véritable tendance de fond.

Un petit rappel des titres cités ?

En roman :

-Eh bien dansons maintenant !, de Karine Lambert, JC Lattès

-Nos âmes la nuit, de Kent Haruf, chez Robert Laffont, à paraître en septembre.

-La vieillesse, de Simone de Beauvoir, Gallimard, 1970

-Éloge de la viellesse, de Hermann Hesse, Le Livre de Poche (2003)

-Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, de Jonas Jonasson, Les Presses de la Cité

-Comment braquer une banque sans perdre son dentier, de Catarina Ingelman-Sundberg, Pocket

-Le gang des dentiers fait sauter la banque, de Catarina Ingelman-Sundberg, Pocket

 

En bande dessinée :

-Ethel & Ernest, de Raymond Briggs, Grasset

-Les Vieux Fourneaux, T.1 à 3, de Lupano et Cauuet, Dargaud

-Les petits ruisseaux, de pascal Rabaté, Futuropolis

-Ligne de flottaison, de Lucy Knisley, Steinkis

-Sorties de secours, de Joyce Farmer, Delcourt

-Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose ?, de Roz Chast, Gallimard BD

-Au coin d’une ride, de Thibaut Lambert, Des Ronds dans l’O

-Ceux qui me restent, de Laurent Bonneau & Damien Marie, Bamboo

-Rides, de Paco Roca, Delcourt

-La tête en l’air, de Paco Roca, Delcourt

-La Maison, de Paco Roca, Delcourt