Lampedusa, un nom qui vous dit quelque chose ?

Maylis de Kerangal
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Maylis de Kerangal - © FRANCOIS GUILLOT - AFP

Après l’immense succès de Réparer les vivants, Maylis de Kerangal revient par la petite porte. à ce stade de la nuit, un très court texte, moins d’une centaine de pages, qui a déjà connu une première vie en mai 2014 et qui résultait d’une commande passée à l’auteure dans le cadre d’une rencontre littéraire. Le voilà publié chez Verticales. Il nous parle d’un thème d’actualité : les migrants.

Le pitch :

Ce récit écrit à la première personne commence lorsque l’auteure, dans sa cuisine, la nuit, entend le bilan d’une tragédie pourtant devenue presque banale. Ce jour-là, en octobre 2013, le 3 octobre très précisément, 350 migrants perdent la vie dans un naufrage à deux kilomètres à peine de l’île de Lampedusa, au large de la Sicile. Le nom de Lampedusa entre alors en résonnance avec toute une série de souvenirs et d’impressions. La romancière convoque Burt Lancaster, Visconti, Giuseppe Tomasi di Lampedusa et quelques autres. En entrant dans son sujet par l’évocation du Guépard, le célèbre film de Visconti interprété par un Lancaster impérial et tourné comme le naufrage d’une Sicile révolue, Maylis de Kerangal interroge la question de la symbolique des noms. Elle se souvient d’ailleurs rapidement que le livre dont est issu le film est le roman posthume d’un homme précisément nommé Lampedusa.

Le pour :

Chez Maylis de Kerangal, les mots ne sont généralement ni gaspillés ni galvaudés. Ils sont à leur place. Et quand ils n’ont rien à faire dans le récit, ils en disparaissent, ce qui laisse souvent des livres dont l’os affleure. Mi-poétiques mi-ascétiques, ces récits sont toujours d’une troublante beauté et celui-ci ne fait pas exception.

Ces divagations nocturnes sont disposées en courts chapitres commençant chacun par les mots : "à ce stade de la nuit". La minuscule est voulue, tant dans le titre qu’en début de chapitres, elle nous introduit dans une section de pensée et de temps, laissant entendre que nous la suivons en pointillé, installant une sorte de scansion. Des parallèles intéressants, une réflexion sur le langage et sur la portée des mots ou des noms, une pensée qui va faussement du coq à l’âne - on ne peut être que séduit par l’exercice littéraire.

Le contre :

La question est de savoir si un nom comme celui de Lampedusa et une réalité comme celle vécue par les migrants peuvent servir de cadre à une oeuvre purement littéraire. Bien sûr, l’émotion n’est jamais loin. Bien sûr, tout cela n’est pas gratuit et simplement esthétique. Mais certains lecteurs, moins sensibles à la musique du texte pourraient le trouver un peu vain. Ou lui préférer une approche réellement romanesque, comme celle que s’était choisie Laurent Gaudé, par exemple.

Pour lire un extrait de "à ce stade de la nuit"

L’avis final :

On ne sort pas bouleversé de la lecture de à ce stade de la nuit. On sortait profondément marqué de celle de Réparer les vivants. L’auteure aurait-elle raté son coup ? Au contraire. Ce court texte très justement écrit vient à point pour servir notre soif de mots de Kerangal. Quand un auteur a marqué une année - un millésime, presque - comme l’a fait Maylis de Kerangal en 2014, on est très vite en manque de son écriture. (Ceux qui l’avaient lue auparavant et notamment avec Naissance d’un pont l’étaient déjà !) Évitant le piège de la répétition, avec sensibilité et économie, sans tapage, sans empathie particulièrement appuyée et après le tourbillon de la rentrée littéraire, elle nous offre un récit dense, percutant. à ce stade de la nuit n’a aucunement la prétention de régler la question des migrations, ni même d’en être une radiographie. La sincérité des intentions et l’intelligence de l’auteure l’emportent donc sur la frustration ressentie par le lecteur qui aurait voulu être emporté plus loin.

Livr(é)s à domicile ce lundi 26 octobre à 22h45 sur la Deux

C'est chez Virginie Jux, de Koekelberg, que Mathias Enard s'invite. Avec Thierry Bellefroid et les chroniqueurs, ils dialogueront sur le dernier-né de l'écrivain et traducteur français : "Boussole", roman de science-fiction publié chez Actes Sud. Et du côté de la Figure imposée, il sera question cette fois du livre à l'ambiance lourde de Jean Hatzfeld, "Un papa de sang", sorti chez Gallimard, dans lequel l'auteur donne la parole aux enfants des familles décimées par le génocide du Rwanda. A découvrir sur La Deux à 22h45.