Imbolo Mbue, l'Afrique avec un goût d'Amérique

Imbolo Mbue
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Imbolo Mbue - © AFP

Paraissant simultanément en anglais chez Random House et en français chez Belfond, Voici venir les rêveurs est un premier roman pas comme les autres. Son auteure, la Camerounaise anglophone Imbolo Mbue, part en pole position sans avoir fait les essais. Qu’est-ce qui explique cet emballement médiatique autour de son roman ?

Jusqu’où le rêve d’Amérique peut-il mener les migrants subsahariens ? Jusqu’à quelles humiliations, à quels retranchements ? C’est la question principale qui sous-tend le livre d’Imbolo Mbue racontant le périple de Jende et Neni, partis de Limbé, une ville anglophone du Cameroun, en l’espoir d’une vie meilleure à New York. Vendu par l’agent Susan Golomb à l’éditeur américain Random House à la Foire de Francfort de 2014, il a créé l'événement avant même sa sortie : son éditeur l’aurait payé un million de dollars. Depuis, sans doute dans l’espoir de récupérer sa mise, Random House a savamment distillé les informations tout en conservant le manuscrit bien caché. Deux ans de rumeurs, un teasing savamment orchestré et, de la part de la jeune auteure, un silence quasi absolu jusqu’à la publication du livre malgré de nombreuses sollicitations, sans doute à la demande de son éditeur. Même Amazon a joué le jeu des précommandes, laissant entendre qu’il n’y en aurait peut-être pas pour tout le monde, à la manière d’un Harry Potter. Peu courant pour un premier roman. Encore plus exceptionnel pour un premier roman africain ! Du coup, la question se pose : pourquoi Random House a-t-elle déboursé une telle somme pour ravir ce manuscrit à ses concurrents ? Et révèle-t-il une nouvelle plume africaine exceptionnelle ?

Pour lire un extrait du roman

À la lecture, on comprend tout de suite ce qui a plu aux Américains dans le livre de cette Camerounaise de 33 ans installée aux États-Unis depuis 1998. Ses héros, un couple de candidats à l’asile attachants et faussement candides, s’accrochent au rêve américain en dépit de tout : racisme ordinaire, absence de perspective, échec total de l’intégration puisque même les afro-américains ne les fréquentent pas. L’humour présent en filigrane désamorce certaines des situations. Mais surtout, même dans la plus extrême pauvreté et dans le découragement le plus total, Jende et Neni donnent une image positive des réfugiés économiques (prêts à tout pour rester, courageux, travailleurs, optimistes et pleins de gratitude pour l’Amérique). Serviable, scrupuleux et d’une probité rare, Jende est engagé comme chauffeur grâce à son cousin, avocat à Wall Street. Son patron est l’un des cadres de Lehman Brothers. Jende va le servir avec un rare dévouement en pleine crise des subprimes, ce qui ajoute à l’intérêt du livre pour les Américains. Jende et son patron vont d’ailleurs étonnamment faire un parcours initiatique assez proche à travers des expériences diamétralement opposées. Tous les deux vont acquérir une certaine forme de sagesse.

La fin, positive mais douce-amère, est inattendue et intéressante. Le côté parfois exagérément positif des personnages à l’égard de leur pays d’accueil tend à se fissurer peu à peu, mais il faut passer les trois quarts du livre pour qu’ils remettent en question leurs idées sur l’Amérique. Toutefois, le roman se laisse lire, les personnages sont attachants et l’auteure connaît comme le fond de sa poche la communauté des migrants africains de New York, ce qui confère à cette histoire d’évidents accents de sincérité. Ils vont jusqu’à donner de la femme - soumise à son mari et suspendue à ses décisions quoi qu’il arrive - une image parfois peu flatteuse.

Hélas, pas de chef d’oeuvre au rendez-vous pour autant, ni de grande nouvelle plume africaine. On regrettera un livre déjà formaté par l’école américaine. À l’instar d’un Dinaw Mengestu, Imbolo Mbue s’avère être un "produit parfait" pour une Amérique qui aime aimer une certaine image de l’Afrique et qui plébiscite les récits mêlant savamment les éléments africains et la thématique de l’exil. On est loin d’une littérature francophone à la  Mabanckou ou de romans comme ceux de Jean Bofane, voire plus récemment, d’une découverte comme celle du Congolais Fiston Mwanza Mujila. Manifestement, les éditeurs français sont à la recherche d’authentiques voix africaines, parlant de l’Afrique d’aujourd’hui à leur manière - unique - et avec leurs mots. Les éditeurs américains, eux, recherchent plutôt une forme d’exotisme grand public... 

Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue - chez Belfond

Imbolo Mbue était dans l'émission "Afrik'Hebdo", sur La Première, ce samedi 27 août, voici son interview par Ghislaine Kounda :