Et si LE roman de la rentrée était l'histoire d'une chômeuse ?

Sophie Divry
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Sophie Divry - © Brigitte Bouchard - Editions Noir sur Blanc

Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry, Notabilia/Editions Noir sur Blanc.

 

Le pitch :

"Pendant une certaine période de ma vie, j’ai vu mon revenu divisé par trois et mon appartement passer de quatre-vingts à douze mètres carrés." C’est avec cette phrase que Sophie Divry démarre son livre, sous-titré : "Roman improvisé, interruptif et pas sérieux". Pas sérieux, c’est sûr ! La dérision - ou plutôt l’autodérision - est le principal carburant des tribulations de cette romancière-chômeuse qui n’arrive plus à nouer les deux bouts. Chaque facture trouvée dans la boîte aux lettres la projette dans des angoisses homériques et la faim la tenaille plus souvent qu’à son tour. Mais elle reste debout, d’une lucidité absolue, sollicitée à la fois par son meilleur ami qui est une bite sur pattes et par son petit diable d’appartement qui n’en rate pas une. Heureusement, quand plus aucune solution n’est en vue, il reste le retour chez maman, pour une fête de famille salvatrice...

 

Le pour :

Je crois qu’il y a des années que je n’ai pas lu un roman aussi inventif et subversif, aussi libre dans sa forme, aussi réjouissant sur le plan littéraire. Sophie Divry se joue de l’écriture et de ses pièges, elle transforme tout ce qu’elle écrit en or. Et elle a la chance d’avoir un éditeur qui la suit, faisant de son roman un objet littéraro-artistique. Car les lettres, ici, reprennent leur liberté, elles composent des formes ou des silhouettes, elles s’entassent au bas de la page, mais jamais sans raison, devenant ainsi les personnages à part entière des histoires qu’elles racontent. La mise en page de ce livre ébouriffant aide évidemment le lecteur à se frayer un chemin dans cette jungle typographique. Mais l’originalité de l’écriture de Sophie Divry ne s’arrête pas là. En fille spirituelle de Vian, elle néologise à tout va, réinventant la langue dans une pétaradante bonne humeur. Et puis elle digresse, compose des listes à faire verdir de jalousie Patrick Modiano, dialogue avec ses personnages, les laisse prendre le pouvoir, ou écrire leur propre histoire sur la page de gauche pendant qu’elle poursuit la sienne sur celle de droite...

 

Le contre :

À moins d’être hermétique à une écriture en liberté, on ne peut qu’adhérer à ce livre délirant, drôle, inventif, jouissif, frais, novateur, décalé. Il y aura toujours un grincheux pour dire que c’est un peu long. Personnellement, Sophie Divry aurait pu m’emmener encore plus loin : je l’aurais suivie sans hésiter. En revanche, je conçois très bien que pour certains lecteurs, ce genre de littérature soit une torture.

 

L’avis final :

J’ai beaucoup insisté sur la forme, mais Quand le diable... est aussi un livre qui parle de l’exclusion, du regard des autres sur les plus pauvres, de la perte d’estime de soi et de la survie dans un monde régenté par des règlements et des administrations dépourvus d’empathie ou à tout le moins d’humanité. Il eût été dommage de ne pas le spécifier.

C’est bien simple, pour moi, Quand le diable sortit de la salle de bain est LE roman de cette rentrée littéraire. Je précise que je ne connais pas son auteure. Que son éditeur ne m’a fait aucune faveur. Que l’attachée de presse ne m’a même pas contacté personnellement. Et que ni son frère, ni son cousin par alliance, ni son bisaïeul ou quelque membre de sa famille ne m’ont prêté une somme considérable.

 

Pour feuilleter "Quand le diable sortit de la salle de bain"

 

Ce lundi 12 octobre, c’est le Bruxellois Thierry Cauvin qui reçoit chez lui l’équipe de Livr(é)s à domicile. Il nous donnera ses impressions sur le dernier roman jouissif de Gérard Mordillat " La brigade du rire " (Albin Michel), qui dénonce le manque d’analyses fondées de la part de certains journalistes ; mais aussi sur celui de Julien Suaudeau, " Le Français " (Robert Laffont), particulièrement d’actualité puisqu’il traite des raisons profondes qui mènent au djihad, et qui sera la figure imposée de cette semaine. Sur La Deux à 22h45.