Cronenberg, Duchovny : ces cinéastes qui écrivent

David Cronenberg -"Maps To The Stars" Premiere - Cocktail Reception - 52nd New York Film Festival
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David Cronenberg -"Maps To The Stars" Premiere - Cocktail Reception - 52nd New York Film Festival - © ANDREW TOTH - AFP

Hasard du calendrier littéraire ? Deux figures connues d’Hollywood sortent leur premier roman en français en cette rentrée de janvier : le réalisateur canadien David Cronenberg et l’acteur-réalisateur-producteur-scénariste David Duchovny. D’autres l’avaient déjà fait avant eux, comme Emir Kusturica. Et ça vaut quoi, un cinéaste qui écrit ?

 

Pour répondre à cette question, il faut bien entendu d’abord comparer les choses comparables. Cronenberg propose un épais roman, traduit sept ans après avoir été écrit en anglais. Une partie de l’intrigue - qui fait la part belle aux nouvelles technologies - est donc déjà quelque peu obsolète, c’est celle qui touche aux imprimantes 3D. Quant à Duchovny, que l’on connaît surtout pour son rôle de Fox Mulder dans la série X-Files (sur le point de redémarrer après près de quinze ans d’interruption) ou pour son rôle d’écrivain alcoolique dans Californication, il nous propose une courte fable animalière échevelée.

Pour feuilleter "Consumés"

On connaît le cinéma de Cronenberg. De La Mouche à Cosmopolis en passant par Crash, Faux semblants ou Les Promesses de l’aube, le réalisateur canadien a toujours privilégié les ambiances sulfureuses, malsaines et tendues. Il s’intéresse aux transformations du corps, aux marges de la folie, au fantastique. Et a déjà adapté les romans de grands auteurs : William S. Burroughs, J.G. Ballard, Don DeLillo ou Stephen King. Né d’une mère pianiste et d’un père à la fois écrivain et éditeur, lui-même devenu cinéaste après avoir fait des études de lettres à Toronto, David Cronenberg n’est pas étranger au monde des livres, loin de là. Ce premier roman, Consumés (Gallimard), est une plongée dans l’univers très glauque de deux jeunes journalistes d’aujourd’hui. Elle, Naomi, est sur la piste d’un sordide faits divers parisien : un couple de philosophes, enseignants à la Sorbonne, défraie la chronique; on soupçonne le mari d’avoir assassiné sa femme et de l’avoir ensuite partiellement dévorée. Lui, Nathan, photo-journaliste médical, chasse le scoop du côté de la Hongrie où il suit un chirurgien rayé de l’ordre des médecins qui joue aux apprentis sorciers sur des femmes atteintes du cancer.

 

Chapitre après chapitre, en faisant alterner les deux enquêtes qui n’en feront bientôt plus qu’une, on suit les tribulations de ces deux journalistes sans scrupules capables de tous les glissements éthiques pour assurer leur besoin de sensationnel. C’est malsain à souhait. Tout y passe, dans une fascination pour le morbide, le déviant, le politiquement incorrect et le sexe non conventionnel. On saupoudre d’un petit côté Hannibal Lecter, on y ajoute quelques leçons de philosophie de bazar sur le consumérisme et voilà la sauce Cronenberg. Une sauce qui prend plutôt bien, toutefois, si vous êtes comme moi un amateur de son cinéma - vous allez retrouver toutes ses obsessions dans ce roman, absolument toutes, y compris une fascination démesurée pour les marques et les modes d’emploi. Seul problème : Cronenberg fait monter le suspense, mais la fin n’est pas à la hauteur des attentes qu’il suscite. Résultat, un inévitable goût de "tout ça pour ça" sur le bout de la langue, à l’heure de refermer ce bon mais trop long roman.

Rien à voir avec la fable de David Duchovny, traduite, il faut le signaler, par l’excellent auteur français Claro. Oh la vache ! (Grasset) est une comédie qui ne se prend pas au sérieux et qui ne trompe pas sur la marchandise. Avec une absence totale de prétention, Duchovny (qui a lui aussi fait des études de lettres - à Yale, s’il vous plaît !) joue sur et avec les mots, ne cherche pas à démontrer ses qualités littéraires et fait preuve d’une imagination débordante. Au départ de cette fable, une vache, Elsie, s’adresse à nous, lecteurs, pour nous expliquer l’événement qui a changé sa vie. Un soir, s’échappant de l’étable, elle surprend un documentaire à la télévision par la fenêtre ouverte des fermiers qui la traient chaque jour dans la bonne humeur. Et elle découvre comment elle finira, comment a fini sa mère, comment finissent tous les animaux qui l’entourent. Décidée à braver le sort, Elsie met le cap sur l’Inde, pays des vaches sacrées.

 

Dans son périple, la vache ne sera pas seule. Avant de quitter la ferme, elle se liera d’amitié avec un cochon bien décidé à ne pas finir dans une assiette et qui déclare que pour cela, Israël et ses boucheries casher sont pour lui La Terre Promise. Auto-rebaptisé Shalom, le cochon (qui est le meilleur personnage du livre), va peu à peu virer à la caricature de vieux juif parlant un yiddish de moins en moins compréhensible. Dernier personnage du trio : une dinde anorexique qui cherche à éviter la fatale et inexorable fin de son espèce aux Etats-Unis : Thanksgiving.

 

Vous l’aurez compris : Oh la vache ! (Holy Cow, soit Sainte vache pour ce qui est du titre original) est une fable loufoque. On y rit beaucoup. Duchovny confesse qu’il aurait rêvé de faire de son histoire un dessin animé. Mais devant les refus des majors du cinéma d’animation, il n’a eu d’autre choix que d’exhumer son idée des cartons et de la coucher sur le papier. Dédiée à ses enfants, cette histoire que l’on se plaira à lire à tout âge n’est pas juste un conte pour les plus jeunes. Sans en avoir l’air, l’acteur glisse ici et là des considérations sur le monde, sur les différences, la tolérance, le déracinement, etc. Et il interpelle constamment son éditrice, attirant l’attention dans ces apartés sur tous les clichés de la littérature commerciale. Seul hic, et il est de taille à certains moments : la multiplication des jeux de mots sur le registre animalier (genre : l’affaire allait de mal en pis). Un zeste de sobriété à cet endroit aurait rendu les choses plus digestes.

Le 01/02/16 : Livr(é)s à domicile rencontre Philippe Claudel

Cette semaine, le lecteur Fabrizio Bucella reçoit chez lui l’équipe de Livr(é)s à domicile et l’écrivain Philippe Claudel qui vient de faire paraître chez Stock, " L’arbre du pays Toraja ". Tous se pencheront aussi, lors de la Figure imposée, sur le premier roman du cinéaste David Cronenberg, " Consumés ", publié chez Gallimard. Un rendez-vous à ne pas manquer sur La Deux à 22h45.