Black Dog vs Noir : le jeu des sept erreurs

Noir de Götting
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Noir de Götting - © Barbier & Mathon

À ma gauche, Black Dog, nouveauté grand format publiée par Casterman et signée Loustal/Götting. À ma droite, Noir, petit roman graphique au format manga signé Götting et paru chez Barbier & Mathon en 2012. Particularité : les deux livres racontent la même histoire.

Loustal et Götting se connaissent bien. Les deux dessinateurs ont un pied dans la bande dessinée et un autre dans l’illustration; Jean-Claude Götting a même passé un certain nombre d’années loin du neuvième art avant d’y faire un retour remarqué.  En 2012, ces deux amis proposent le fruit d’une première collaboration, Pigalle 62.27, un livre publié chez Casterman dans lequel Götting assure la partie scénaristique et Loustal la mise en images. L’envie de remettre le couvert pousse Jean-Claude Götting a écrire un nouveau scénario pour son ami, alors qu’il continue par ailleurs à écrire et dessiner ses propres histoires, dont la dernière, Watertown, est parue en décembre 2015. Mais voilà, Loustal ne flashe pas sur ce second scénario. En revanche, il a lu entre-temps Noir, paru chez Barbier & Mathon. Il l’a aimé. Et il a une petite idée de ce qu’il pourrait en faire. Voilà qui est pour le moins singulier. À ma connaissance, Noir/Black Dog est le seul cas de remake de ce type dans l’histoire de la bande dessinée : même histoire, même scénariste, mais l’auteur de départ en confie la réalisation à un autre dessinateur que lui !

Pour lire un extrait de Noir

Il est curieux de constater que si les remake sont monnaie courante dans le cinéma et la musique, la bande dessinée est en revanche hermétique à cette pratique. Cela rend l’expérience d’autant plus intéressante. D’autant qu’entre sa version originale en noir et blanc au format poche et l’actuelle en grand format en couleur chez un gros éditeur, le livre a changé d’objet. Considéré par Götting comme une récréation et un hommage au cinéma noir autant qu’au roman noir américains des années cinquante, il devient sous la plume de Loustal un polar grand public.

Pour jeter un oeil sur Black Dog

La première différence entre les deux livres, c’est la voix off. On sait que Loustal aime "entendre" ses auteurs, pour la plupart écrivains, et superposer à leur langue sa vision des mots. Sa conception de la bande dessinée est parfois proche de celle de l’illustration - hormis le fait qu’elle utilise toujours la narration séquentielle - mais elle n’offre jamais dans une redondance inutile un dessin qui dirait le texte, à la manière d’un Blake & Mortimer. C’est très certainement à sa demande que Götting a donc ajouté cette voix off. Une langue très littéraire qui installe immédiatement une ambiance et confère un ton à cet album, là où Noir cueillait à contrario le lecteur par surprise.

Les séquences sont à peu près les mêmes, mais pas leur traitement. Comme dans l’histoire originale, Loustal privilégie des chapitres courts pour raconter le destin de cet immigré polonais que des mafieux jettent du haut d’une falaise dès les premières pages du livre. Tout est construit entre les flash-backs montrant l’engrenage fatal dans lequel ce mécanicien a mis le doigt et l’enquête d’un inspecteur de police très scrupuleux. De ce côté-là, pas beaucoup de différences. L’argument reste le même. Mais l’âme du livre se déplace. De l’hommage appuyé au genre qu’il était, le récit devient une variation sur l’ennui et l’ambition, se resserrant autour de la piscine au bord de laquelle se prélasse une blonde nymphomane en compagnie de son chien noir. Tantôt plus courtes tantôt plus longues que celles de Götting, les séquences choisies par Loustal montrent comment la même histoire diffère en fonction de celui qui la met en scène : utilisation de la structure de la page, construction de la narration, dilatation du temps. Autant de petites variations qui font de cette adaptation un cas d’école et presque un objet d’études.

Noir est un livre qui porte bien son nom. Götting y joue avec toute la gamme du sombre. Son dessin est plus noir que blanc et on a parfois du mal à suivre l’histoire car l’auteur utilise un trait épais (sa marque de fabrique) qui ne facilite pas la reconnaissance faciale des protagonistes, sans compter l’absence de voix off. Quand on raconte une histoire dans le désordre, cela peut contribuer à perdre le lecteur en route. En revanche, malgré la violence intrinsèque du récit, malgré la noirceur de ses personnages (partagés entre soif de pouvoir, de vengeance ou de sexe), Black Dog a quelque chose de solaire. Bien sûr, les couleurs de Loustal y sont pour quelque chose. A certains moments, on n’est pas très loin des ambiances de La Piscine, le film de Jacques Deray. Le soleil est implacable, les ciels sont d’un bleu azur, c’est toute une ambiance glacée et glamour très eighties qui baigne ce récit policier. 

Au final, qu’en penser ? Cela dépend de vos goûts et de vos envies. Mais il faut bien reconnaître que Loustal a su relever le pari. Aidé par la très belle langue de Götting, il a su transcender le scénario original et faire oublier la première version de l’histoire. Pour autant, il est difficile de comparer les deux tant les livres sont différents, comme on l’a vu. Jacques de Loustal lui-même, avec son sens de la formule, commente l’opération en ces termes : "Je lui ai dit : C’est comme si tu avais fait un film roumain muet en noir et blanc. Moi, j’ai envie d’une production hollywoodienne". C’est exactement ce qu’il a réussi à en faire !

Le 23/05/16 : Livr(é)s à domicile avec Stéphane Lambert

C’est chez le lecteur Bertrand Estrangin que l’équipe de Livr(é)s à domicile s’est rendue avec l’écrivain Stéphane Lambert, auteur de " Avant Godot " publié aux éditions Arléa, une réflexion sur la manière dont on devient soi grâce à l’autre. Avec Thierry Bellefroid et le chroniqueur Gorian Delpature, tous débattront de l’autobiographie revendiquée de l’écrivain letton Janis Jonevs, " Metal ", publié aux éditions Gaïa. Sur La Deux à 22h45.

Dans " Avant Godot " de Stéphane Lambert, nous sommes en octobre 1936. Samuel Beckett a trente ans. Il entreprend un étonnant voyage en Allemagne nazie afin de s’y confronter à l’art au moment même où le régime évacue des collections publiques les oeuvres dites dégénérées. Le 14 février 1937 à Dresde, il note laconiquement dans un carnet sa prédilection pour un petit tableau de Caspar David Friedrich, Deux hommes contemplant la lune, dont il dira plus tard qu’il est la source d’inspiration d’En attendant Godot. À partir de cet énigmatique et unique repère, Stéphane Lambert, nous dit comment un artiste parvient à éclairer sa voie grâce à ce que l’oeuvre d’un autre lui révèle.