Au cœur de Fukushima.. en BD

Au cœur de Fukushima
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Au cœur de Fukushima - © Kana

Quand un des travailleurs de la Centrale 1F s’empare de ses crayons pour raconter son quotidien, ça donne un manga pas comme les autres. Entre démythification et plongée au cœur de l’horreur. Car comme toujours, la vérité est quelque part entre le fantasme et l’approximation.

 

Kazuto Tatsuta sera son nom. Ce n’est bien évidemment pas le vrai. Comme les centaines d’autres qui se sont fait embaucher dans une myriade de sociétés sous-traitantes, il n’a pas le droit de divulguer son quotidien professionnel. Il le fait donc sous pseudo. Mais son Journal d’un travailleur de la Centrale Nucléaire 1F est suffisamment précis pour que l’on ne mette pas un instant en doute le fait que Kazuto (appelons-le comme ça) y travaille vraiment. Mieux qu’un reportage, ce journal de bord est une manière de nous faire entrer dans la réalité de ces travailleurs qui risquent chaque jour leur vie sur l’un des sites les plus pollués du monde. Alors qu’on célèbre le cinquième anniversaire de la catastrophe, ce manga est peut-être plus près de la vérité que la plupart des reportages d’envoyés spéciaux que l’on peut lire, voir ou entendre un peu partout.

 

Face à ce réacteur explosé, les hommes ont toujours un temps d’arrêt. Pourtant, leurs journées sont bien remplies. Une bonne partie du temps est consacrée en amont à la préparation minutieuse des combinaisons qui doivent leur permettre de résister aux radiations de cette zone rouge. Chacun reçoit un dosimètre qui sonne par paliers à mesure qu’il se rapproche du pallier de radiations auxquelles il peut être confronté chaque jour. Après un travail plus administratif, Kazuto a souhaité être réembauché dans une unité active. Il participe donc tout en bas de la pyramide (chaque sous-traitant engageant d’autres sous-traitants) à ce ballet extrêmement réglé et compartimenté. Invariablement, après des périodes de travail très intenses, la journée s’achève dans les bouchons homériques qu’il faut passer le soir pour sortir de la centrale, au terme des derniers contrôles de sécurité. Car oui, même dans une zone où l’homme est interdit, il peut y avoir des bouchons pour rentrer chez soi…

 

L’auteur explique les choses avec un sens du détail qui montre qu’il veut permettre à chacun de se faire une idée précise de ce qu’est la vie à Fukushima aujourd’hui. De nombreux endroits sont détaillés, plans à l’appui. Les procédures sont expliquées, étape par étape, et le matériel de protection est montré. On se rend compte que lorsque la mort rôde de manière aussi invisible, les procédures et la minutie sont le meilleur - le seul ? - moyen de s’en protéger efficacement.

 

Ce qui est troublant dans cette visite guidée, c’est la convergence avec la bande dessinée réalisée il y a quelques années à Tchernobyl par Emmanuel Lepage (Un printemps à Tchernobyl, éditions Futuropolis. Un must absolu du documentaire en BD !!!). Ici aussi, l’auteur parle de la manière dont la vie sauvage a repris en partie ses droits (les vaches envahissent régulièrement la route de la centrale dans la zone interdite, par exemple). Lepage, qui était parti pour témoigner " contre " le nucléaire, s’était même rendu compte que la nature de Tchernobyl, abandonnée par l’homme, était presque trop belle pour être dessinée dans le cadre d’une BD " militante ". Tatsuta, lui, n’est pas un militant. Il a choisi d’être au cœur du danger. Et il le fait au moins en partie parce que les primes de risque sont élevées, il s’en explique dans son manga. Il témoigne de manière neutre, montrant aussi combien l’humour et l’esprit de corps animent ces hommes qui travaillent avec humilité, loin d’être des héros.

 

Il y a quelques mois, un premier manga post-Fukushima était paru en français, sous la forme d’une fiction, Colère nucléaire, d’Imashiro Takashi, chez Akata. Force est de constater qu’il n’arrive pas à rivaliser avec le journal de bord de Tatsuta. Il y a des domaines où la fiction est à la traîne du réel…

 

Au coeur de Fukushima T1, Kazuto Tatsuta, Kana.

Livr(é)s à domicile reçoit Larry Tremblay ce lundi 14 mars à 22h45 sur la Deux

Le lecteur Olivier d’Hautcourt reçoit chez lui l’écrivain québécois Larry Tremblay, auteur d’un roman implacable sur les racines du Mal et de la Bonté, "Le Christ obèse", qui sort en Belgique aux Editions Onlit. Autour de Thierry Bellefroid, tous débattront, lors de la Figure imposée, du livre grisant de Jean Echenoz, "Envoyée spéciale", publié aux Editions de Minuit. A découvrir sur La Deux à 22h45.

 

Larry Tremblay est écrivain, metteur en scène, acteur et spécialiste de kathakali. Traduites dans une douzaine de langues, ses oeuvres théâtrales ont été produites dans de nombreux pays et maintes fois récompensées. Le Christ obèse, thriller psycho-religieux paru au Québec chez Alto en 2012, a été finaliste au Prix littéraire des collégiens.

"Le Christ obèse" est un livre poignant signé par un dramaturge et romancier étonnant qui manipule ici avec dextérité les codes d’un suspense hitchcockien. Edgar, le narrateur, est un asocial qui a toujours vécu dans l’ombre de sa mère récemment décédée. En se rendant au cimetière pour lui rendre hommage, il est témoin du viol d’une femme par quatre individus. Sensible à la souffrance d’autrui, il emmène la victime chez lui pour lui prodiguer les soins nécessaires. Celle-ci cache un passé trouble et une étrange relation fusionnelle va les entraîner vers une destination insoupçonnée...