Angoulême. Non peut-être !

Du Grand Prix attribué à Hermann à la spectaculaire exposition consacrée à Lucky Luke, la Belgique fait encore parler d’elle à Angoulême, le plus grand rendez-vous francophone de la bande dessinée.

 

C’est l’un des grands paradoxes de la bande dessinée. La Belgique y jouit d’une réputation internationale. Creuset de la bande dessinée francophone grâce au succès exponentiel d’Hergé dès la fin des années 20, notre pays est encore aujourd’hui considéré - en partie à tort -, comme la patrie de la BD. Le paradoxe est là. Notre réputation ne repose plus, ou presque, que sur un passé révolu. Les pôles de décision se sont déplacés. Et depuis la génération issue des années 70 qui a émergé dans les dernières grandes années des journaux Tintin et Spirou ou à la faveur de l’émergence des revues comme Métal Hurlant et (À Suivre), très peu de grands formats se sont révélés en Belgique. Désormais, les " stars " de la BD francophone sont françaises. Les Belges sont encore très actifs sur le plan du scénario avec des monstres comme Jean Van Hamme, Jean Dufaux et dans une certaine mesure Yves Sente, mais là aussi, les nouvelles coqueluches de la presse et du public sont françaises, à l’exception de Zidrou, pour n’en citer qu’un.

 

Du coup, lorsqu’on met à l’honneur la production belge, il s’agit le plus souvent de mettre en avant le patrimoine plus que la création contemporaine. Le concert-spectacle donné hier soir par le Bruxellois Romain Renard (Melvile, deux tomes parus au Lombard) est en quelque sorte la seule anomalie du programme, mais pour le reste, si on veut voir briller la Belgique, on se tournera vers les deux noms phares de cette édition : Hermann et Morris. Bien qu’encore actif, Hermann est récompensé pour l’ensemble de sa carrière et le Grand Prix qui vient de lui être attribué doit beaucoup à son travail durant les années soixante, septante et quatre-vingts. Quant à Morris, le père de Lucky Luke, dessinateur populaire souvent considéré à tort comme un gentil amuseur, il livre tout son génie quinze ans après sa mort dans une exposition qui fait la part belle aux originaux. En 150 planches (jamais vues auparavant!), on y découvre un formidable metteur en scène, un fin graphiste, un amoureux du mouvement, un géomètre de la BD. Les commentaires des visiteurs, même les plus jeunes, face à ces planches disposées dans une scénographie aussi sobre qu’appropriée ne trompent pas. Les mots que l’on entend le plus souvent : " Tiens, je n’avais jamais vu que… "

 

Eh oui, vendre 300 millions d’albums en 29 langues ne se fait pas sur une méprise. Il faut qu’on ait un héros charismatique, indémodable. Mais aussi - et surtout - du talent, pour ne pas dire du génie. À force de ne regarder que Hergé et Franquin, on avait presque oublié à quel point Morris en possédait, lui aussi…