"To Play or not to play" sur Auvio : Thierry Debroux à la recherche de l’enfant perdu

Le directeur du Théâtre du Parc nous livre une création qui s’appuie sur son expérience du premier confinement

Sam (Daniel Hanssens) est un directeur de théâtre esseulé. Depuis un mois, il vit cloîtré dans son théâtre à l’italienne. Ses journées se suivent et se ressemblent : le jour durant, il tourne en rond, se rongeant les sangs. A 20 heures, il applaudit les soignants à sa fenêtre même si personne ne l’entend… Pour cause, les ambassades de la rue de la Loi sont désertes ! Tous les soirs, il commande une pizza quatre fromages en guise de souper : "même journée, même pizza" ! Après s’être sustenté, il tente de dormir, en vain… Quand il dort enfin, à même le canapé de cuir, ses rêves sont peuplés de figures inquiétantes…

 

Une allégorie de la Covid

La salle du Théâtre du Parc est plongée dans une pénombre bleutée. Une silhouette toute droite sortie du fond des âges apparaît sur le plateau : un médecin de peste. Un bâton à la main, il entame un solo de danse, figurant une sorte de chef d’orchestre sinistre qui dirigerait la marche du monde. Une date apparaît en lettres rouges : 17 avril 2020. A cette heure, ce n’est plus la peste bubonique qui sévit à l’échelle mondiale mais un nouveau virus : la Covid-19. "Tu as remarqué que tout ce qui est terrible est féminin ? " demandera un personnage dans le courant de la pièce.

En fond sonore, on entend Les mots bleus de Christophe. Le chanteur est décédé la veille d’une forme sévère de la maladie. Le cadre est planté : nous sommes en plein confinement.

Sam est tiré de son rêve par la vibration de son portable. C’est l’une de ses filles. Il l’appelle "ma puce". Elle l’engueule : elle a dix ans, c’est "une préado maintenant", il ne peut plus l’appeler comme ça ! Quand elle lui demande ce qu’il compte faire quand ils auront raccroché, il répond : "je crois que je vais continuer à compter le nombre de spectateurs que je vais pouvoir mettre dans cette salle en respectant cette foutue distance d’1m50". Le portable coupe. "Foutue batterie" !

Deuxième interruption : on frappe avec insistance. D’où ces coups peuvent-ils bien venir ? On dirait que c’est du frigo… Un monstre va-t-il en sortir comme dans SOS Fantômes ? Pas de monstre en vue mais il y a bien quelqu’un dans le frigo… Un homme en tenue d’aviateur (Othmane Moumen) fait une entrée fracassante. Il engueule Sam : "Dis donc, tu en as mis du temps ! On se les gèle là-dedans" ! Sifflement admiratif :

Charmant la piaule, j’adore les salles à l’italienne ! Par contre, niveau éclairage on peut mieux faire : show light !

Les lumières changent sur un petit air de musique : le spectacle peut commencer !

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Othmane Moumenn © ZvonocK

Le génie du frigo

Cet aviateur n’est autre que l’ami d’enfance imaginaire de Sam. Sa présence a un but simple : aider Sam à traverser cette mauvaise passe en lui montrant que le confinement peut aussi avoir des aspects positifs.

Shakespeare aussi a connu le confinement ! La peste de 1603 ! Il se tournait les pouces un petit peu comme toi et puis soudain, paf, il nous pond "Le Roi Lear" ! […] Et toi mon petit Samy, qu’est-ce que tu vas nous pondre ?

L’aviateur – sorte de marraine la bonne fée en bomber de cuir – fait don à Sam d’un avion en papier. Il lui demande ce qu’il voit sur le dessin.

- Une caisse.

- Oui, et dans la caisse ?

- Comment ça dans la caisse ?

- Qu’est-ce qu’il y a dans la caisse ?

- Comment voulez-vous que je le sache ? Vous avez dessiné une caisse c’est tout, et en plus elle est fermée !

- C’est bien ça ton problème, tu ne vois plus le mouton qui est dedans !

Heureusement, ceci n’est pas un conte de fées et aucun mauvais sort ne s’est abattu sur Samuel ! Pour sortir de la déprime, il y a un remède, le plus simple du monde : rêver. Sam n’a pas à chercher bien loin pour trouver un rêve qui n’attend que d’être réalisé : jouer Hamlet. Mais comment jouer Hamlet quand on a la cinquantaine – pas vraiment la gueule de l’emploi – et qu’on ne peut plus accueillir que 96 spectateurs dans la salle pour cause de restrictions sanitaires ? Pour combler le tout, les caisses sont vides et ne permettent pas d’engager assez de comédiens et de figurants pour une pièce qui comporte une trentaine de rôles !

 

Une incitation à la rêverie

Une solution s’impose : Sam interprétera Hamlet seul sur scène, les autres comédiens joueront en visioconférence. Qu’importe s’ils sont fréquemment interrompus en pleine répétition par des enfants en mal d’activité, après tout, le spectacle doit continuer !

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Othmane Moumen © ZvonocK

Thierry Debroux nous propose une comédie mordante autour des déboires en tout genre rencontrés au temps du (premier) confinement : parents à bout, inquiétude pour les aînés en maison de retraite, soucis financiers, manque de perspective pour les artistes, pénurie de papiers toilettes, etc. Les dialogues sont vifs et souvent très drôles. La pièce doit beaucoup à l’interprétation de Daniel Hanssens (particulièrement émouvant dans le fameux monologue " Être ou ne pas être " – Hamlet, Acte III, scène I) et de Othmane Moumen en cabotin malicieux. Surtout, elle nous incite à la rêverie, ce qui n’est pas négligeable en ces temps maussades…

 

Une pièce peuplée de références

En dehors de la référence évidente à Shakespeare, la pièce est émaillée de références à la culture populaire mais aussi aux grands textes. On y trouve pêle-mêle des citations des Fourberies de Scapin, de l’Odyssée, du Petit Prince… Sont aussi convoqués Le Silence des agneaux (Anthony Hopkins apparaît en "guest-star") , Jean-Claude Van Damme, et bien d’autres ! Thierry DEBROUX confiait d’ailleurs au micro de François Caudron que cette pièce a été créée autour de son amour des textes fondateurs.

 

Une comédie à voir sur Auvio

Le spectacle To play or not to play est à découvrir en streaming sur le site Auvio de la RTBF. Ce spectacle fait partie de la cinquantaine de captations en cours de réalisation par la RTBF et la Fédération Wallonie-Bruxelles pour soutenir le secteur du spectacle vivant durement touché par la crise sanitaire et pour maintenir le lien avec les amateurs de spectacles privés de salles.