Michel Bernard monte "À la ligne" de Joseph Ponthus : un spectacle poignant à découvrir sur Auvio

C’est l’histoire d’un homme épris de son épouse, de poésie, de mots et de chansons. Il est éducateur spécialisé en région parisienne. Par amour, il s’installe à Lorient (Bretagne) d’où sa compagne est originaire. Là, à défaut de trouver du boulot dans son domaine, il effectue des missions d’intérim dans l’industrie agroalimentaire, d’abord dans des conserveries de poissons, puis à l’abattoir. 

Je n’y allais pas pour faire un reportage/Encore moins préparer la révolution/Non/L’usine c’est pour les sous/Un boulot alimentaire/Comme on dit/Parce que mon épouse en a marre de me voir traîner dans le canapé en attente d’une embauche dans mon secteur.

Un roman autobiographique porté à la scène

De cette expérience, Joseph Ponthus tirera un livre "À la ligne. Feuillets d’usine" (Edition La Table ronde) qui lui vaudra d’être acclamé à la fois par la critique et le public. Le texte ne comporte aucune ponctuation - si ce n’est le retour à la ligne qui donne son nom au titre - comme pour traduire la cadence infernale d’une chaîne de production.

Joseph Ponthus écrit comme il travaille, "à la ligne". Pris dans ce rythme effréné, il se réconforte en chantant, "le plus beau passe-temps qui soit ! Sauf les jours sans…". Il raconte son désarroi lorsqu’à la pause, il surprend une conversation entre ses collègues : "tu te rends compte, aujourd’hui c’est tellement speed que je n’ai même pas le temps de chanter ! ". Cette phrase, écrit-il, "est une des plus belles, les plus vraies, les plus dures qui ait jamais été dite sur la condition ouvrière". On est tenté de penser comme lui, d’autant plus que ces phrases nous parviennent par la bouche du comédien Gaël Soudron, à la présence pleine, entière, imposante.

En effet, Michel Bernard porte à la scène ce monologue haletant où Gaël Soudron interprète l’auteur, décédé ce 24 février des suites d’un cancer fulgurant. Ce n’est pas la première fois que le metteur en scène bruxellois monte une œuvre littéraire avec un seul comédien sur le plateau. En 2016, il avait adapté "L’avenir dure longtemps" de Louis Althusser avec, dans le rôle du philosophe marxiste, Angelo Bison, connu du grand public pour avoir incarné Guy Béranger dans la série TV RTBF Ennemi Public. La pièce avait rencontré un immense succès.

                           ►►► lire la critique de L'avenir dure longtemps de Christian Jade en mars 2018

 

Un spectacle à découvrir sur Auvio

La pièce "À la ligne" a été créée en février dernier au Théâtre Poème. Le 26 mars 2020, Joseph Ponthus écrivait à Michel Bernard : "C’est évidemment avec un grand plaisir et autant de regret de n’avoir pas pu être présent que j’ai regardé l’intelligence de la mise en scène, de ton travail et de celui de Gaël. C’est comme si mes mots ne m’appartenaient plus, et tant mieux, et qu’ils devenaient vôtres dans cette salle bruxelloise. J’espère qu’il y en aura d’autres, une fois ce bordel fini."  En raison des mesures sanitaires actuellement en vigueur, le souhait de l’auteur n’a pas encore pu se réaliser, toutefois, en attendant de retourner au théâtre, vous pouvez dans l’intervalle découvrir ce très beau spectacle en streaming sur le site Auvio de la RTBF puisque "À la ligne" fait partie de la cinquantaine de captations réalisées par la RTBF et la Fédération Wallonie-Bruxelles pour soutenir le secteur du spectacle vivant durement touché par la crise sanitaire (et maintenir par la même occasion un lien avec les amateurs de spectacles privés de salles).

 

Une captation intimiste

La réalisation a été confiée à Alice Piemme et Rafael Serenellini. Le duo signe une captation intimiste, privilégiant les plans rapprochés sur la figure du comédien Gaël Soudron. Celui-ci semble s’adresser directement à nous à travers l’objectif, comme pour nous mettre au défi d’entendre l’insoutenable : la déshumanisation des hommes, des animaux ("On ne voit jamais les vaches vivantes"), la réalité de l’industrie agroalimentaire, ses excès ("Pour qui produisons-nous ces quarante tonnes de crevettes par jour dont la date limite de consommation est fixée à dans un mois jour pour jour ? Soixante millions de Français mangeraient donc quarante tonnes de crevettes quotidiennement ?"), ses dérives, le sang dans sa bouche quand il nettoie les ateliers de découpe où gisent au sol les mamelles encore pleines de lait et les groins des bêtes qui chiaient de peur il y a peu, sentant la mort approcher… 

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Gaël Soudron interprète Joseph Ponthus dans la mise en scène d'"A la ligne" de Michel Bernard. © Pierre-Yves Jortay

L’usine dévorante

Tout au long de la pièce, le comédien effectue des actions : rouler une cigarette sans filtre, boire du café dans un thermos, prendre son casse-croûte dans son sac – un pauvre kiri, d’autant plus risible qu’il est perdu dans un immense tupperware – tous ces actes qui ponctuent le quotidien de l’ouvrier quand il peut enfin prendre une pause. Pourtant, il ne fait que les amorcer : l’usine prend le pas sur tout, elle s’insinue dans la moindre des choses, empêchant d’aller au bout des gestes qui ne concernent pas directement la chaîne de production. Joseph Ponthus raconte l’épuisement, la difficulté d’aller se doucher après le travail, le week-end gâché avant même qu’il n’ait commencé par l’appréhension du réveil, du retour au boulot… Il fait une analogie entre l’usine et la prison :

Quand tu en sors, tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes. Mais on ne quitte jamais vraiment la taule. Comme on ne quitte pas une île sans un soupir, on ne quitte pas l’usine sans regarder le ciel.

Joseph Ponthus dit aussi la douleur du corps, ce qu’il appelle l' "axe du mal : cervicales, colonne, lombaires". Il s’étonne de muscles qu’il découvre dont il ne soupçonnait même pas l’existence, des mains qui changent, les mains qui sont "l’intelligence de l’ouvrier". Sa mère, de passage il y a peu, lui a dit "avant tu avais des mains d’intellectuels". "Avant".

 

L’avant-usine

C’est justement cet avant qui permet à Joseph Ponthus de tenir. À la fin du spectacle, le comédien prononce un discours poignant à l’attention de sa mère. Loin des tapis rouges mais sur un tapis blanc (la scénographie d’une sobriété élégante est de Lionel Couvrant), un pied de micro posé devant lui, il la remercie et nous offre au passage un vibrant plaidoyer pour l’éducation :

Maman, je sais que tu as travaillé toute ta vie notamment pour me payer l’école et que tu as fait énormément de sacrifices pour me permettre d’avoir une bonne éducation, ce qui je crois est le cas. Peut-être penses-tu que c’est du gâchis d’en arriver là ? À l’usine ? Franchement je ne pense pas, bien au contraire. Ce que tu ne sais sans doute pas c’est que c’est grâce à ces études que je tiens le coup et que j’écris. Sois en remerciée du fond du cœur.

 

Quand on n’a que l’amour…

À travers la douleur, l’épuisement, la colère et la résignation pointent d’autres émotions. Gaël Soudron, au jeu tout en nuances, compose un Joseph Ponthus tendre et pudique qui partage avec nous des petites tranches de vie : les moments de complicité entre ouvriers, la mer pas loin, la balade avec le chien Pok Pok, l’attention d’une mère qui fait pleurer, le texto d’une épouse pour soutenir son mari, une chanson retrouvée qui lui permettra de tenir encore deux heures… La tendresse est en filigrane de toute la pièce, tout comme la musique (Joseph Ponthus est un inconditionnel des chansons populaires ! ). On retrouve notamment Brel, mais surtout Charles Trenet. Et le comédien d’entonner "Y a de la joie" pour se donner du baume au cœur ! Ce sera le mot de la fin.